PARTIE II, LIVRE XI. ( 1762 .) 565
dans le château, les dames vinrent me dire adieu dans l'entresol,où j’avois passé la journée. Madame la maréchale m’embrassaplusieurs fois d'un air assez triste ; mais je ne sentis plus dans cesembrassements les étreintes de ceux qu’elle m’avoit prodigués ily avoit deux ou trois ans. Madame de Boufflers m’embrassa aussi,et me dit de fort belles choses. Un embrassement qui me surpritdavantage fut celui de madame de Mirepoix ; car elle étoit aussilà. Madame la maréchale de Mirepoix est une personne extrême-ment froide, décente et réservée, et ne me paroît pas tout-à-faitexempte de la hauteur naturelle à la maison de Lorraine. Elle nem’avoit jamais témoigné beaucoup d’attention. Soit que, flattéd’un honneur auquel je ne m’attendois pas, je cherchasse à m’enaugmenter le prix, soit qu’en effet elle eût mis dans cet embras-sement un peu de cette commisération naturelle aux cœurs géné-reux, je trouvai dans son mouvement et dans son regard je nesais quoi d’énergique qui me pénétra. Souvent, en y repensant,j’ai soupçonné dans la suite que, n’ignorant pas à quel sortj’étoiscondamné, elle n’avoit pu se défendre d’un moment d'attendris-sement sur ma destinée.
Monsieur le maréchal n’ouvroit pas la bouche; il étoit pâlecomme un mort. Il voulut absolument m’accompagner jusqu’àma chaise, qui m’attendoit à l’abreuvoir. Nous traversâmes toutle jardin sans dire un seul mot. J’avois une clef du parc, dont jeme servis pour ouvrir la porte ; après quoi, au lieu de remettrela clef dans ma poche, je la lui rendis sans mot dire. Il la pritavec une vivacité surprenante, à laquelle je n’ai pu m’empêcherde penser souvent depuis ce temps-là. Je n’ai guère eu dans mavie d’instant plus amer que celui de cette séparation. L’embrasse-ment fut long et muet : nous sentîmes l’un et l’autre que cet em-brassement étoit un dernier adieu.
Entre La Barre et Montmorency, je rencontrai dans un carrossede remise quatre hommes en noir, qui me saluèrent en souriant.Sur ce que Thérèse m’a rapporté dans la suite de la figure deshuissiers, de l’heure de leur arrivée, et de la façon dont ils secomportèrent, je n’ai point douté que ce ne fussent eux ; surtoutayant appris dans la suite qu’au lieu d'être décrété à sept heurescomme on me l’avoit annoncé, je ne l’avois été qu’à midi. Il falluttraverser tout Paris. On n’est pas fort caché dans un cabriolettout ouvert. Je vis dans les rues plusieurs personnes qui me sa-luèrent d’un air de connoissance, mais je n’en reconnus aucune.