LES CONFESSIONS.
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Le même soir, je me détournai pour passer à Villeroy. A Lyon,les courriers doivent être menés au commandant. Cela pouvoitêtre embarrassant pour un homme qui ne vouloit ni mentir, nichanger son nom. J’allois, avec une lettre de madame de Luxem-bourg , prier M. de Villeroy de faire en sorte que je fusse exemptéde cette corvée. M. de Villeroy me donna une lettre dont je ne fispoint usage, parceque je ne passai pas à Lyon. Cette lettre estrestée encore cachetée parmi mes papiers. Monsieur le duc mepressa beaucoup de coucher à Villeroy ; mais j’aimai mieux re-prendre la grande route, et je fis encore deux postes le mêmejour.
Ma chaise étoit rude, et j’étois trop incommodé pour pouvoirmarcher à grandes journées. D’ailleurs, je n’avois pas l’air assezimposant pour me faire bien servir, et l’on sait qu’en France leschevaux de poste ne sentent la gaule que sur les épaules du pos-tillon. En payant grassement les guides, je crus suppléer à lamine et au propos; ce fut encore pis. Ils me prirent pour un pied-plat qui marchoit par commission, et qui couroit la poste pourla première fois de sa vie. Dès-lors je n’eus plus que des rosses,et je devins le jouet des postillons. Je finis comme j'aurois dûcommencer, par prendre patience, ne rien dire, et aller comme illeur plut.
J’avois de quoi ne pas m’ennuyer en route , en me livrant auxréflexions qui se présentoient sur tout ce qui venoit de m’arriver;mais ce n’étoit là ni mon tour d’esprit, ni la pente de mon cœur.Il est étonnant avec quelle facilité j’oublie le mal passé, quelquerécent qu’il puisse être. Autant sa prévoyance m’effraie et metrouble tant que je le vois dans l’avenir, autant son souvenirme revient foiblement et s’éteint sans peine aussitôt qu’il est ar-rivé. Ma cruelle imagination, qui se tourmente sans cesse à pré-venir les maux qui ne sont point encore, fait diversion à ma mé-moire , et m’empêche de me rappeler ceux qui ne sont plus.Contre ce qui est fait, il n’y a plus de précaution à prendre, et ilest inutile de s’en occuper. J’épuise en quelque façon mon mal-heur d’avance : plus j’ai souffert à le prévoir, plus j’ai de facilitéà l’oublier ; tandis qu’au contraire, sans cesse occupé de monbonheur passé, je le rappelle et le rumine, pour ainsi dire , aupoint d’en jouir derechef quand je veux. C’est à cette heureusedisposition, je le sens, que je dois de n’avoir jamais connu cettehumeur rancunière qui fermente dans un cœur vindicatif, par le