PARTIE II, LIVRE XI. ( 1762 .) 567
souvenir continuel des offenses reçues, et qui le tourmente lüi-même de tout le mal qu’il voudroit faire (a) à son ennemi. Na-turellement emporté, j'ai senti la colère, la fureur même dans lespremiers mouvements; mais jamais un désir de vengeance neprit racine au-dedans de moi. Je m'occupe trop peu de l’offense,pour m’occuper beaucoup de l’offenseur. Je ne pense au mal quej’en ai reçu qu’à cause de celui que j’en peux recevoir encore;et si j’étois sûr qu’il ne m’en fit plus, celui qu’il m’a fait seroit àl’instant oublié. On nous prêche beaucoup le pardon des offenses :c’est une fort belle vertu sans doute, mais qui n’est pas à monusage. J’ignore si mon cœur saurait dominer sa haine, car il n’ena jamais senti ; et je pense trop peu à mes ennemis, pour avoir lemérite de leur pardonner. Je ne dirai pas à quel point, pour metourmenter, ils se tourmentent eux-mêmes. Je suis à leur merci,ils ont tout pouvoir, ils en usent. 11 n’y a qu’une seule chose au-dessus de leur puissance , et dont je les défie : c’est, en se tour-mentant de moi, de me forcer à me tourmenter d’eux.
Dès le lendemain de mon départ, j’oubliai si parfaitement toutce qui venoit de se passer, et le parlement, et madame de Pom-padour, et M. de Choiseul, et Grimm, et d’Alembert, et leurscomplots, et leurs complices, que je n’y aurais pas même repenséde tout mon voyage, sans les précautions dont j’étois obligé d’u-ser. Un souvenir qui me vint au lieu de tout cela, fut celui dema dernière lecture, la veille de mon départ. Je me rappelai aussiles Idylles de Gessner, que son traducteur Huber m’avoit en-voyées, il y avoit quelque temps. Ces deux idées me revinrentsi bien, et se mêlèrent de telle sorte dans mon esprit, que je vou-lus essayer de les réunir, en traitant à la manière de Gessner lesujet du Lévite d’Éphraim. Ce style champêtre et naïf ne pa-raissoit guère propre à un sujet si atroce, et il n’étoit guère à pré-sumer que ma situation présente me fournît des idées bien riantespour l’égayer. Je tentai toutefois la chose, uniquement pourm’amuser dans ma chaise et sans aucun espoir de succès. A peineeus-je essayé que je fus étonné de l’aménité de mes idées, et dela facilité que j’éprouvois à les rendre. Je fis en trois jours lestrois premiers chants de ce petit poème , que j’achevai dans lasuite à Motiers; et je suis sûr de n’avoir rien fait en ma vie oùrègne une douceur de mœurs plus attendrissante, un coloris plusfrais, des peintures plus naïves, un costume plus exact, une plus(n) Vab. ... qu'il voudroit rendre «...