LES CONFESSIONS.
610
de préjugés en faveur de Hume, quand madame de Yerdelin vintme parler vivement de l'amitié qu’il disoit avoir pour moi, et deson empressement à me faire les honneurs de l’Angleterre ; carc’est ainsi qu’elle s’exprimoit. Elle me pressa beaucoup de profi-ter de ce zèle, et d’écrire à M. Hume. Gomme je n’avois pas na-turellement de penchant pour l’Angleterre, et que je ne vouloisprendre ce parti qu’à l’extrémité, je refusai d’écrire et de pro-mettre; mais je la laissai la maîtresse de faire tout ce qu’elle ju-geroit à propos pour maintenir M. Hume dans ses bonnes dispo-sitions. En quittaut Motiers, elle me laissa persuadé, par tout cequ’elle m’avoit dit de cet homme illustre, qu’il étoit de mes amis,et qu’elle étoit encore plus de ses amies.
Après son départ, Montmollin poussa ses manœuvres, et lapopulace ne connut plus de frein {*). Je continuois cependant àme promener tranquillement au milieu des huées; et le goût de labotanique, que j’avois commencé de prendre auprès du docteurd lvernois, donnant un nouvel intérêt à mes promenades, me fai-soit parcourir le pays en herborisant, sans m’émouvoir des cla-meurs de toute cette canaille, dont ce sang-froid ne faisoit qu’ir-riter la fureur. Une des choses qui m’affectèrent le plus fut devoir des familles de mes amis ('), ou des gens qui portaient cenom, entrer assez ouvertement dans la ligue de mes persécuteurs ;comme les d’Ivernois, sans en excepter même le père et le frèrede mon Isabelle, Boy de La Tour, parent de l’amie chez qui j’é-tois logé, et madame Girardier, sa belle-sœur. Ce Pierre Boyétoit si butor, si bête, et se comporta si brutalement, que, pourne pas me mettre en colère, je me permis de le plaisanter ; et jefis, dans le goût du petit Prophète, une petite brochure de quel-
(*) Dans une longue lettre adressée à Du Peyrou le 8 août 1763, écrite exprès pourêtre rendue publique, et qui le fut effectivement bieutôt après, Rousseau retrace endétail l liistorique de ses relations avec le pasteur de Motit rs, et fait pins particuliè-rement connoître le caractère de cet homme et l'injustice de ses procédés envers lui.Voyez la Correspondance.
( 4 ) Cette fatalité avoit commencé dès mon séjour à Yverdun : car le banneret Ko-guin étant mort un an ou deux après mon départ de cette ville, le vieux papa Ro-guin eut la bonne foi de me marquer, avec douleur, qu’on avoit trouvé dans les pa-piers de son parent des preuves qu’il étoit entré dans le complot pour m’expulserd Yverdun et de l’état de Berne. Cela prouvoit bien clairement que ce complot n’é-toit pas, comme on vouloit le faire croire, une affaire de cagotisme, puisque le ban-neret Roguin, loin d'être un dévot, poussoit le m itérialisme et l'incrédulité jusqu’àl'intolérance et au fanatisme. Au reste, personne à Yverdun ne s’éto t si fort emparéde moi, ne m’avoit tant prodigué de caresses, de louanges et de flatterie, que leditbanneret Roguin. il suivoit fidèlement le plan chéri de mes persécuteurs.