G24 LES CONFESSIONS,
tants des villes qui ne voient que des murs, des rues et des cri-mes , ont peu de foi ; mais je ne puis comprendre comment descampagnards, et surtout des solitaires, peuvent n’en point avoir.Comment leur ame ne s’élève-t-elle pas cent fois le jour avec ex-tase à l’auteur des merveilles qui les frappent? Pour moi, c’estsurtout à mon lever, affaissé par mes insomnies, qu’une longuehabitude me porte à ces élévations de cœur qui n’imposent pointla fatigue de penser. Mais il faut pour cela que mes yeux soientfrappés du ravissant spectacle de la nature. Dans ma chambre, jeprie plus rarement et plus sèchement : mais à l’aspect d’un beaupaysage, je me sens ému sans pouvoir dire de quoi. J’ai lu qu’unsage évêque, dans la visite de son diocèse, trouva une vieillefemme qui, pour toute prière, ne savoit dire que O! il lui dit :Bonne mère, continuez de prier toujours ainsi; votre prièrevaut mieux que les nôtres. Cette meilleure prière est aussi lamienne.
Après le déjeuner, je me hâtois d’écrire en rechignant quelquesmalheureuses lettres, aspirant avec ardeur à l'heureux momentde n’en plus écrire du tout. Je tracassois quelques instants autourde mes livres et papiers, pour les déballer et arranger, plutôt quepour les lire ; et cet arrangement, qui devenoit pour moi l’œuvrede Pénélope, me donnoit le plaisir de muser quelques moments,après quoi je m’en ennuyois et le quittois, pour passer les trois ouquatre heures qui me restoient de la matinée à l’étude de la bo-tanique, et surtout du système de Linnæus, pour lequel je prisune passion dont je n’ai pu bien me guérir, même après en avoirsenti le vide. Ce grand observateur est à mon gré le seul, avecLudwig, qui ait vu jusqu’ici la botanique en naturaliste et enphilosophe; mais il l’a trop étudiée dans des herbiers et dans desjardins, et pas assez dans la nature elle-même. Pour moi, quiprenois pour jardin l’ile entière, sitôt que j’avois besoin de faireou vérifier quelque observation, je courois dans les bois ou dansles prés, mon livre sous le bras : là, je me couchois par terre au-près de la plante en question, pour l’examiner sur pied tout àmon aise. Cette méthode m’a beaucoup servi pour connoître lesvégétaux dans leur état naturel, avant qu’ils aient été cultivéset dénaturés par la main des hommes. On dit que Fagon, pre-mier médecin de Louis XIV, qui nommoit et connoissoit parfaite-ment toutes les plantes du Jardin-Royal, étoit d’une telle igno-rance dans la campagne, qu’il n’y connoissoit plus rien. Je suis