PARTIE II, LIVRE XII. (1765.) 631
cette île sous M. de Maillebois, devoit la connoitre. Il n'épargnarien pour me détourner de ce dessein ; et j’avoue que la peintureaffreuse qu’il me fit des Corses et de leur pays refroidit beaucouple désir que j’avois d’aller vivre au milieu d’eux.
Mais quand les persécutions de Motiers me firent songer à quit-ter la Suisse, ce désir se ranima par l’espoir de trouver enfin chezces insulaires ce repos qu’on ne vouloit me laisser nulle part. Unechose seulement m’effarouchoit sur ce voyage ; c’étoit l’inaptitudeet l’aversion que j’eus toujours pour la vie active à laquelle j’alloisêtre condamné. Fait pour méditer à loisir dans la solitude, je nel’étois point pour parler, agir, traiter d’affaires parmi les hommes.La nature, qui m’avoit donné le premier talent, m’avoit refusél’autre. Cependant je sentois que, sans prendre part directementaux affaires publiques, je serois nécessité, sitôt que je serois enCorse, de me livrer à l’empressement du peuple, et de conférertrès souvent avec les chefs. L’objet même de mon voyage exigeoitqu’au lieu de chercher la retraite, je cherchasse, au sein de lanation, les lumières dont j’avois besoin. Il étoit clair que je nepourrais plus disposer de moi-même, et qu'entraîné malgré moidans un tourbillon pour lequel je n’étois point né, j’y mèneraisune vie toute contraire à mon goût, et ne m’y montrerais qu’àmon désavantage. Je prévoyois que, soutenant mal par ma pré-sence l’opinion de capacité qu’avoient pu leur donner mes livres,je me décréditerois chez les Corses, et perdrois, autant à leurpréjudice qu’au mien, la confiance qu'ils m’avoient donnée, etsans laquelle je nepouvois faire avec succès l’œuvre qu’ils atten-doient de moi. J’étois sûr qu’en sortant ainsi de ma sphère, jeleur deviendrais inutile et me rendrais malheureux.
Tourmenté, battu d’orages de toute espèce, fatigué de voyageset de persécutions depuis plusieurs années, je sentois vivementle besoin du repos, dont mes barbares ennemis se faisoient unjeu de me priver; je soupirais plus que jamais après cette aimableoisiveté, après cette douce quiétude d’esprit et de corps que j’avoistant convoitée, et à laquelle, revenu des chimères de l’amour etde l’amitié, mon cœur bornoit sa félicité suprême. Je n’envisa-geois qu’avec effroi les travaux que j’allois entreprendre, la vietumultueuse à laquelle j’allois me livrer; et si la grandeur, labeauté, l’utilité de l’objet animoient mon courage, l’impossibilitéde payer de ma personne avec succès, me l’ôtoit absolument.Vingt ans de méditation profonde, à part moi, m’auraient moins