644 APPENDICE
toit pas fait pour provoquer l'indulgence du public en faveur du phi-losophe de Genève. Celui-ci ne répond point ; mais les amis de l’un etde l'autre prennent parti, et bientôt les brochures se succèdent, où lesdeux personnages, tour à tour accusés , justifiés, deviennent, en der-nier résultat, la fable d'un public toujours prêt à s’amuser d’un scan-dale, de quelque espèce qu'il puisse être. Voici comme Grimm s'enexplique dans sa correspondance peu après cette époque :
« A Paris, une déclaration de guerre entre deux grandes puissancesn n’auroit pu faire plus de bruit que celte querelle. Je dis à Paris ; carii à Londres, où il y a des acteurs plus importants à siffler , on sut à« peine la rupture survenue entre l’ex citoyen de Genève et le philo-n soplie d'Kcosse ; et les Anglois furent assez sots pour s’occuper moins« de cette grande affaire que de la formation du nouveau ministère,
« et du changement du grand nom de Pitt en celui de comte de Cha-« tbam. A Paris, toute autre nouvelle fut rayée de la liste des sujetsn d’entretien pendant plus de huit jours ; et la célébrité des deux com-<i battants, qu’on se flattoit de voir incessamment aux prises , absorba« toute l’attention du public.... On sut bientôt les détails de ce procès,
« un des plus bizarres et des plus extravagants, mais aussi des moins« intéressants dont la mémoire se soit conservée parmi les hommes. »
( Première pailie, tome P', p. 551.)
Ces réflexions de Grimm , si nous étions tentés de nous arrêter pluslong-temps sur ce triste épisode de la vie de notre auteur, nous fe-raient une loi d’y renoncer, et de chercher, dans la suite du récit,des tableaux plus agréables à présenter au lecteur. Mais, hélas! ce quirend plus pénible la tâche qui nous reste à remplir, c’est que doréna-vant nous n’aurons presque [dus à le peindre que dans cette malheu-reuse dispo>ition d'esprit, trop près d’une véritable aliénation mentalepour qu’on puisse lui donner un autre nom; disposition par l’effet delaquelle l’infortuné ne voyoit [dus autour de lui que des gens conjuréspour lui nuire , et qui lui faisoit étendre jusqu’aux premiers personna-ges de l'état le soupçon d’un complot formé pour le rendre malheu-reux pendant sa vie, et flétrir sa mémoire après sa mort. Dis ce mo-ment ce fut là l’idée dominante qui influa sur tous ses jugements, quile dirigea dans toutes ses actions. Hommes et choses, il ne vit. plus rienqu’à travers ce milieu fatal interposé entre le monde et lui ; et si quel-ques détails de vie privée font encore reconnoitre celui dont l’ame ex-pansive et tendre s’ouvroit si facilement aux plus douces impres-sions ; si même , dans de nouveaux écrits , on le voit briller encore !avec l’ascendant d’une raison forte et dans tout l’éclat d’un esprit supé-|rieur; par un contraste à peine concevable, les actes de sa vie sociale 1et toutes ses relations au-deliors n’offrent plus que l’image affligeanted’un maniaque inconstant et atrabilaire, qui, dans ses démarches et ses jvues aussi incohérentes que bizarres, se refuse volontairement aux