AUX CONFESSIONS. (1766.) 645
moyens de bonheur qui lui sont offerts, et ne se montre habile qu’ànoircir ses entours et à se tourmenter lui-même. Les premiers symp-tômes de celte maladie se font sensiblement remarquer dès le tempsoù son Émile s'imprimoit, et même dès l’époque de sa retraite à l’Er-mitage. Elle a dû naturellement s’accroître par l’effet des persécutionséprouvées en Suisse; et la conduite au moins imprudente de Ilumelui fit faire un nouveau, même un immense progrès ; mais ce qui l’a-mena à son dernier période, et qui dès-lors devoit ôter aux vrais amisde Rousseau tout espoir de guérison, c’est une circonstance dontnous n’avons pas encore parlé, circonstance qui a mis le comble à sonmalheur, et dont l’influence sur son sort a été trop puissante, tropétendue, pour qu'il ne nous soit pas permis d’en parler avec un détailque le sujet en lui-même, et dans tout autre cas, seroit bien loin demériter.
Il est aisé de voir qu’il s'agit ici de celte Thérèse Le Vasseur, tropbien caractérisée par Rousseau lui-même dans ses Cou fessions , pour queles lecteurs ne soient pas déjà bien convaincus qu’elle étoit, sous tousles rapports, tout-à-fait indigne de lui. La manière dont elle s’est con-duite après sa mort suffirait pour mettre la chose hors de doute , sidéjà la preuve n’en étoit bien acquise par le témoignage unanime detous ceux qui ont fréquenté Rousseau à toutes les époques de sa vie.Or il est constant qu’à Motiers, à Woolton, et partout où elle a suivison maître, jusqu’à ses derniers moments, elle a fait naître et entre-tenu en lui l’ombrage et la méfiance, prompte à lui rendre suspectstous ceux qui l’approchoient et qui parvenoient à lui plaire, pour pos-séder seule sa confiance et le dominer avec plus d’empire. Si cettefemme, s’ennuyant à Motiers , ne négligea rien pour en rendre le sé-jour insupportable à Rousseau, que ne dut-elle pas faire dans la soli-tude de Wootton, où elle devoit n’avoir rien plus à cœur que de le met-tre dans la nécessité d’en sortir! Or tout assure que, pour donner plusd’appui à ses suggestions calomnieuses et perfides, elle brisoit les ca-chets des lettres adressées à son maître, qui, dupe de cette manœuvre,en tiroit mille inductions, mille conséquences plus étranges les unesque les autres, mais dont il n’y a plus dès-lors droit de s’étonner (’).
Cequiestplusafdigeant encore, c’est que Rousseau, dans les liens decette créature, n’obtint pas même d'elle le genre de bonheur et le re-tour de sentiments qu’il en devoit attendre, d’abord comme bienfai-teur , ensuite comme époux. Mais n’anticipons pas sur les faits, etquittons, pour un instant, ce sujet, sur lequel nous serons bientôt en-core forcés de revenir.
(*) Voyez Sennebier, Histoire littéraire de Genève, tome Itl, p. 270. « Le récit■ qu’on m'a fait, dit madame de Staël, des ruses dont elle se servoit pour accroitre ses« craintes, pour le rendre certain de ses doutes, pourseconder ses défauts, est à peine« croyable. » (Lettre ni). Hume, Mercier, d’Escheiny, Dusaulr, tous ceux qui ontécrit sur Rousseau, «ont d'accordsur ce point.