AUX CONFESSIONS. (1771-1778.) 665
traste! il calculait de sang-froid ces douces étreintes, et paraissait n’yrien comprendre (*).
<i Piron a'ioit toujours son train. — Oh ! la bonne tète! oh! le boncœur ! et cependant des barbares ont brûlé sou Km ile ! — Tant mieux;le parfum d’un pareil holocauste a dû réjouir les anges. — Mais com-ment vous a-t-il pris fantaisie de venir chez moi? car il s'en faut bien,nT a-t-on dit, que vous alliez partout: seroit-ce pour y faire contrasterla sagesse avec la folie ? A propos, m'avez-vous pardonné certaines épi-grammes que je me reproche aujourd'hui ? Ce sont les fruits d'uneverve libertine et qui m'emporte malgré moi, lorsque, dans la joie demon aine, j'ai sablé quelques verres de la lique-.r exprimée sur les co-teaux de mon pays natal. — Je fais plus, dit Rousseau , j'en attendsd’autres. Allez, joyeux nourrisson de Baechus, enfant gâté des Mu-ses, soyez toujours le même, soyez toujours Piron; vous êtes ne ma-lin, et n’avez jamais été méchant .
« Dès-lors tout ce qu'on peut imaginer de plaisant, d’ingénieux etd’énergique, Piron , qui comptoit déjà seize lustres accomplis , le pro-digua pendant une heure sans s’arrêter. Jean-Jacques n'en revenoitpas, son génie en étoit étonné ; de grosses veines s’entloieut de plus enplus sur son front : il étoit haletant comme un homme que l’on faitcourir trop vite. Je lui fis signe de souhaiter le bonsoir à Piron. —Quoi! vous me quittez, lui dit-il, et je n’aurai pas le plaisir de vousentendre à votre tour? Au revoir ; je vous promets, la première fois,de me taire et d’écouter_si je le puis.
« Une fois partis : — Vous y reviendrez , je l'espère. — Non Oùa-t-il été prendre tout ce qu’il a dit? Quel homme ! c’est la Pythie surson trépied ; d’ailleurs son exubérance et son feu roulant me fatiguent,m’éblouissent. Aurez-vous demain des Piron à votre table ? — Rassu-rez-vous : je ne vous donnerai que de bonnes gens, de vrais moutons.— C’est ce qu’il me faut ; bonsoir. »
Si notre philosophe, dans sa position nouvelle, avoit un milieu àgarder entre une trop grande facilité de commerce et l’excès contraire,les idées sombres qui chaque jour prenoient sur lui plus d’empire nelui permirent pas de rester à cet égard dans de justes bornes ; et l’on avu qu’en effet, dès le milieu de 17/2,[il rompit tout commerce épisto-laire, et n’alla plus chez qui que ce fût On ne peut pas dire cependantqu’il se fût complètement séquestré de la société humaine ; jusque dansles derniers temps de son séjour à Paris, on le voit conserver encoremême d’assez nombreuses relations. Corancez surlout, qui n'étoitpoint auteur et n’avoit de prétentions d’aucune espèce, dut à son boaesprit, à sa prudence, surtout au véritable attachement qu’il avoitconçu pour Rousseau et sur la nature duquel celui-ci ne pouvoit pas
(’) Voill de ces interprétations odieuses dont te livre de Dusautx est plein. Cede cisuffit pour faire juger de toutes les autres.
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