AUX CONFESSIONS. (1778.) 669
« hôtes, et le remerciaient qu’il me fit comme avant influé sur la pré-
ic férence qu’il leur avoit donnée.11 avoit délié ses compositions de
« musique; il les faisoit exécuter à cette estimable famille.... Il s'étoit« attaché à un des enfants de M. Girardin, et lui avoit inspiré du goût« pour la connoissance des plantes....Le 26 juin, jour de mon départ,n il me demanda de lui envoyer à mon arrivée du papier pour conti-« nuer son herbier, des couleurs pour faire les encadrements ; et à monii retour en septembre, de lui apporter des livres de voyages pour ainu-n ser, durant les longues soirées, sa femme et sa servante , avec plu-« sieurs ouvrages de botanique qu’il se proposoit d’étudier. Il dit« même qu’il pourroit se remettre à quelques ouvrages commencés,« tels que Daphnis et la Suite d’Émile .»
Corancez et Le Bègue de Presle ne sont pas plus capables l’un quel'autre d’avoir altéré la vérité dans leurs récits. Il faut donc croire cesdeux récits parfaitement exacts. Mais que penser de leur rapproche-ment? Il va sans dire que quand l’écrit circulaire fut remis au jeunechevalier, la corde fatale rèsonnoit et faisoit taire toutes les autres ;mais il faut donc croire aussi que quand elle ne rèsonnoit plus, Rous-seau rendu à lui-même oublioit complètement tout ce qu’il avoit dit etfait pendant la durée de son accès, et cette supposition est même denécessité rigoureuse. Car sans elle, et ses remerciments à Le Bègue dePresle, et les commissions qu’il lui donne , et ses projets annoncésd’herborisations et de compositions pour l’avenir, prennent un carac-tère qu’on n’oseroit pas exprimer, tant il seroit déshonorant pour samémoire. C’est surtout dans les cas de cette espèce que le biographe,ayant rempli son devoir de narrateur scrupuleusement véridique, doits’interdire toute réflexion, et laisser le lecteur porter lui-même son ju-gement.
Venons à l’accusation de suicide, et d’abord observons que l’exis-tence de la maladie mentale une fois bien prouvée, il suffiroit de lasupposer arrivée à son dernier terme , et d’en imaginer l’accès le plusviolent, pour rendre sur ce fait prétendu toute accusation inutile. Carquel tort les actes les plus condamnables peuvent-ils faire à la mémoired’un homme reconnu avoir été privé de l’exercice de sa raison? Maisla mémoire de l’auteur d 'Émile n’a pas besoin de cet argument pourêtre justifiée. Assez d’autres preuves existent que l’accusation n’a riende solide.
C’est madame de Staël qui la première l’a véritablement mise encrédit, dix ans après l’événement (*). Mais ce qui sert de fondement àson opinion sur ce point est si hasardé, si peu concluant par lui-même,qu’elle paroit l’énoncer moins d’après une conviction réelle que pourconsacrer, par un exemple imposant, une doctrine dangereuse dont
l*)La première édition de ses lettres sur J. J. liousseau est de 1788.