Band 
Tome premier.
Seite
720
JPEG-Download
 

720

LETTRES

QUATRIÈME LETTRE.

I! fait beaucoup de cas des cultivateurs de Montmorency, mais très peu desacadémiciens. Malgré son a'ersion pour les grands, il aime sincèrement lemaréchal de Luxembourg, et donneroit sa vie pour lui.

28 janvier 1762.

Je vous ai montré, monsieur, dans le secret de mon cœur, lesvrais motifs de ma retraite et de toute ma conduite ; motifs bienmoins nobles sans doute que vous ne les avez supposés, mais telspourtant qu’ils me rendent content de moi même, et m’inspirentla fierté d’ame d’un homme qui se sent bien ordonné, et qui, ayanteu le courage de faire ce qu’il falloit pour l’être, croit pouvoirs’en imputer le mérite. Il dépendoit de moi, non de me faire unautre tempérament, ni un autre caractère, mais de tirer parti dumien pour me rendre bon à moi-même , et nullement méchantaux autres. C’est beaucoup que cela, monsieur, et peu d'hommesen peuvent dire autant. Aussi je ne vous déguiserai point que,malgré le sentiment de mes vices, j’ai pour moi une hauteestime.

Vos gens de lettres ont beau crier qu’un homme seul est inutileà tout le monde, et ne remplit pas ses devoirs dans la société :j’estime, moi, les paysans de Montmorency des membres plusutiles de la société que tous ces tas de désœuvrés payés de lagraisse du peuple, pour aller six fois la semaine bavarder dansune académie; et je suis plus content de pouvoir, dans l’occa-sion, faire quelque plaisir à mes pauvres voisins, que d’aider àparvenir à ces foules de petits intrigants dont Paris est plein, quitous aspirent à l'honneur d’être des fripons en place, et que, pourle bien public ainsi que pour le leur, on devroit tous renvoyerlabourer la terre dans leurs provinces. C’est quelque chose quede donner aux hommes l’exemple de la vie qu’ils devroient tousmener. C’est quelque chose, quand on n’a plus ni force ni santépour travailler de ses bras, d’oser, de sa retraite, faire entendrela voix de la vérité. C'est quelque chose, d’avertir les hommes dela folie des opinions qui les rendent misérables. C’est quelquechose, d’avoir pu contribuer à empêcher ou différer au moins dansma patrie l’établissement pernicieux que, pour faire sa courà Voltaire à nos dépens, d’Alembert vouloit qu’on fit parmi nous.Si j’eusse vécu dans Genève, je n’aurois pu ni publier l'Épîtredédicatoire du Discours sur l’Inégalité , ni parler même de l’éta-