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Tome premier.
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LETTRES

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pour juger de l’impression que firent sur mon cœur affligé leursavances et leurs caresses. J’étols mourant; sans eux je serois in-failliblement mort de tristesse ; ils m’ont rendu la vie, il est bienjuste que je l’emploie à les aimer.

J’ai un cœur très aimant, mais qui peut se suffire à lui-même.J’aime trop les hommes pour avoir besoin de choix parmi eux ; jeles aime tous; et c’est parceque je les aime que je hais l’injustice;c’est parceque je les aime que je les fuis ; je souffre moins de leursmaux quand je ne les vois pas; cet intérêt pour l’espèce suffitpour nourrir mon cœur ; je n’ai pas besoin d’amis particuliers ; maisquand j’en ai, j’ai grand besoin de ne les pas perdre; car, quandils se détachent, ils me déchirent, en cela d’autant plus coupablesque je ne leur demande que de l’amitié , et que, pourvu qu’ilsm’aiment et que je le sache, je n’ai pas même besoin de les voir.Mais ils ont toujours voulu mettre à la place du sentiment dessoins et des services que le public voyoit, et dont je n’avois quefaire; quand je les aimois, ils ont voulu paroître m’aimer. Pourmoi, qui dédaigne en tout les apparences, je ne m’en suis pascontenté; et, ne trouvant que cela, je me le suis tenu pour dit.Ils n’ont pas précisément cessé de m’aimer, j’ai seulement dé-couvert qu’ils ne m’aimoient pas.

Pour la première fois de ma vie, je me trouvai donc tout-à-coup le cœur séul, et cela, seul aussi dans ma retraite, et pres-que aussi malade que je le suis aujourd'hui. C’est dans ces cir-constances que commença ce nouvel attachement qui m’a si biendédommagé de tous les autres, et dont rien ne me dédommagera,car il durera, j’espère, autant que ma vie ; et, quoi qu’il arrive,il sera le dernier. Je ne puis vous dissimuler, monsieur, que j’aiune violente aversion pour les états qui dominent les autres ;j’ai même tort de dire que je ne puis le dissimuler, car je n’ainulle peine à vous l’avouer, à vous, né d’un sang illustre, filsdu chancelier de France, et premier président d’une cour souve-raine ; oui, monsieur, à vous qui m’avez fait mille biens sans meconnoître, et à qui, malgré mon ingratitude naturelle, il ne m’encoûte rien d’être obligé. Je hais les grands ; je hais leur état,leur dureté, leurs préjugés, leur petitesse et tous leurs vices; etje les haïrois bien davantage si je les méprisois moins. C’est avecce sentiment que j’ai été comme entraîné au château de Montmo-rency ; j’en ai vu les maîtres, ils m’ont aimé ; et moi, monsieur,je les ai aimés et les aimerai, tant que je vivrai, de toutes les