A SI. BE MALESRERBES. 723
forces de mon ame : je donnerais pour eux, je ne dis pas ma vie,le don serait foible dans l’état où je suis ; je ne dis pas ma répu-tation parmi mes contemporains, dont je ne me soucie guère ;mais la seule gloire qui ait jamais touché mon cœur, l’honneurque j’attends de la postérité, et qu’elle me rendra parcequ’iim’est dû, et que la postérité est toujours juste. Mon cœur, quine sait point s’attacher à demi, s'est donné à eux sans réserve,et je ne m’en repens pas ; je m’en repentirais même inutilement,car il ne serait plus temps de m’en dédire. Dans la chaleur del’enthousiasme qu’ils m’ont inspiré, j’ai cent fois été sur le pointde leur demander un asile dans leur maison, pour y passer lereste de mes jours auprès d’eux ; et ils me 1’auroient accordé avecjoie, si même, à la manière dont iis s’.y sont pris, je ne dois pasme regarder comme ayant été prévenu par leurs offres. Ce projetest certainement un de ceux que j’ai médités le plus loDg-temps etavec le plus de complaisance. Cependant il a fallu sentir à la fin,malgré moi, qu’il n’étoit pas bon. Je ne pensois qu’à l’attache-ment des personnes, sans songer aux intermédiaires qui nous au-raient tenus éloignés; et il y en avoit de tant de sortes, surtoutdans l’incommodité attachée à mes maux , qu’un tel projet n’estexcusable que par le sentiment qui l’avoit inspiré. D’ailleurs lamanière de vivre qu’il aurait fallu prendre choque trop directe-ment tous mes goûts, toutes mes habitudes ; je n’y aurais pas purésister seulement trois mois. Enfin nous aurions eu beau nousrapprocher d’habitation, la distance restant toujours la mêmeentre les états, cette intimité délicieuse qui fait le plus grandcharme d’une étroite société eût toujours manqué à la nôtre ; jen’aurois été ni l’ami ni le domestique de M. le maréchal deLuxembourg, j’aurais été son hôte ; en me sentant hors de chezmoi, j’aurais soupiré souvent après mon ancien asile; et il vautcent fois mieux être éloigné des personnes qu’on aime, et desirerd’être auprès d’elles, que de s’exposer à faire un souhait op-posé. Quelques degrés plus rapprochés eussent peut-être fait ré-volution dans ma vie. J’ai cent fois supposé dans mes rêves M. deLuxembourg point duc, point maréchal de France, mais bongentilhomme de campagne, habitant quelque vieux château ; etJ.-J. Rousseau point auteur, point faiseur de livres , mais ayantun esprit médiocre et un peu d'acquis, se présentant au seigneurchâtelain et à la dame. leur agréant, trouvant auprès d’eux lebonheur de sa vie, et contribuant au leur. Si, pour rendre le