PREMIÈRE 1PR03IENADE. 725
c'est une idée par laquelle il faut nécessairement que je passepour arriver d’eux à moi.
Depuis quinze ans et plus que je suis dans cette étrange posi-tion, elle me paroît encore un rêve. Je m’imagine toujoursqu’une indigestion me tourmente, que je dors d’un mauvais som-meil, et que je vais me réveiller, bien soulagé de ma peine , enme retrouvant avec mes amis. Oui, sans doute, il faut que j’aiefait, sans que je m’en aperçusse, un saut de la veille au sommeil,ou plutôt de la vie à la mort. Tiré, je ne sais comment, de l’or-dre des choses, je me suis vu précipité dans un chaos incompré-hensible, où je n’aperçois rien du tout; et plus je pense à masituation présente, et moins je puis comprendre où je suis.
Eh! comment aurois-je pu prévoir le destin qui m’attendoitîcomment le puis-je concevoir encore aujourd’hui que j’ÿ suis li-vré ? Pouvois-je dans mon boa sens supposer qu’un jour moi, lemême homme que j’étois, le même que je suis encore, je passe-rois , je serois tenu , sans le moindre doute, pour un monstre,un empoisonneur , un assassin ; que je deviendrois l’horreur dela race humaine, le jouet de la canaille ; que toute la salutationque me feroient les passants seroit de cracher sur moi; qu’unegénération tout entière s’amuseroit d’un accord unanime à m’en-terrer tout vivant ? Quand cette étrange révolution se fit, pris audépourvu, j’en fus d’abord bouleversé. Mes agitations, mon in-dignation, me plongèrent dans un délire qui n’a pas eu trop de dixans pour se calmer ; et, dans cet intervalle, tombé d’erreur en er-reur , de faute en faute, de sottise en sottise, j’ai fourni, par mesimprudences, aux directeurs de ma destinée, autant d’instrumentsqu’ils ont habilement mis en œuvre pour la fixer sans retour.
Je me suis débattu long-temps aussi violemment que vaine-ment. Sans adresse, sans art, sans dissimulation, sans prudence,franc, ouvert, impatient, emporté, je n’ai fait, en me débattant,que m’enlacer davantage , et leur donner incessamment de nou-velles prises qu’ils n’ont eu garde de négliger. Sentant enfintous mes efforts inutiles , et me tourmentant à pure perte, j’aipris le seul parti qui me restoit à prendre, celui de me soumettreà ma destinée, sans plus regimber contre la nécessité. J’ai trouvédans cette résignation le dédommagement de tous mes maux ,par la tranquillité qu’elle me procure, et qui ne pouvoit s’allieravec le travail continuel d’une résistance aussi pénible qu’in-; fructueuse.