PREMIÈRE PROMENADE. 727
les traits de leur animosité. Ils se sont ôté sur moi tout empire,et je puis désormais me moquer d'eux.
IL n’y a pas deux mois encore qu’un plein calme est rétablidans mon cœur. Depuis long-temps je ne craignois plus rien,mais j’espérois encore ; et cet espoir, tantôt bercé, tantôt frustré,étoit une prise par laquelle mille passions diverses ne cessoientde m’agiter. Un événement aussi triste qu’imprévu vient enfind’eft’acer de mon cœur ce foible rayon d’espérance, et m’a faitvoir ma destinée fixée à jamais sans retour ici-bas. Dès-lors jeme suis résigné sans réserve , et j’ai retrouvé la paix.
Sitôt que j’ai commencé d’entrevoir la trame dans toute sonétendue, j’ai perdu pour jamais l’idée de ramener de mon vivantle public sur mon compte ; et même ce retour, ne pouvant plusêtre réciproque, me seroit désormais bien inutile. Les hommesauroicnt beau revenir à moi, ils ne me retrouveraient plus. Avecle dédain qu’ils m’ont inspiré, leur commerce me seroit insipideet même à charge; et je suis cent fois plus heureux dans ma so-litude, que je ne pourrais l’être en vivant avec eux. Ils ont ar-raché de mon cœur toutes les douceurs de la société. Elles n’ypourraient plus germer derechef à mon âge: il est trop tard.Qu'ils me fassent désormais du bien ou du mal, tout m’est indif-férent de leur part, et, quoi qu’ils fassent, mes contemporainsne seront jamais rien pour moi.
Mais je comptois encore sur l’avenir, et j’espérois qu’une gé-nération meilleure, examinant mieux et les jugements portés parcelle-ci sur mon compte, et sa conduite avec moi, démêleraitaisément l’artifice de ceux qui la dirigent, et me verroit enfintel que je suis. C’est cet espoir qui m’a fait écrire mes Dialogues,et qui m’a suggéré mille folles tentatives pour les faire passer àla postérité. Cet espoir, quoique éloigné , tenoit mon ame dans lamême agitation que quand je cherchois encore dans le siècle uncœur juste; et mes espérances, que j’avois beau jeter au loin,me rendoient également le jouet des hommes d’aujourd’hui. J’aidit dans mes Dialogues sur quoi je fondois cette attente. Je metrompois. Je l’ai senti par bonheur assez à temps pour trouverencore, avant ma dernière heure, un intervalle de pleine quié-tude et de repos absolu. Cet intervalle a commencé à l’époquedont je parle, et j’ai lieu de croire qu’il ne sera plus interrompu.
Il se passe bien peu de jours, que de nouvelles réflexions neme confirment combien j’étois dans l’erreur de compter sur le re-