QUATBIEME FBOMENADE. 76»
Il sui de toutes ces réflexions, que la profession de véracitéque je me suis faite a plus son fondement sur des sentiments dedroiture et d’équité que sur la réalité des choses, et que j’aiplus suivi, dans la pratique, les directions morales de ma con-science, que les notions abstraites du vrai et du faux. J’ai sou-vent débité bien des fables, mais j’ai très rarement menti. Ensuivant ces principes, j'ai donné sur moi beaucoup de prise auxautres, mais je n’ai fait tort à qui que ce fût, et je ne me suispoint attribué à moi même plus d’avantage qu’il ne m’en étoitdû. C’est uniquement par-là, ce me semble, que la vérité est unevertu. A tout autre égard elle n’est pour nous qu’un être métaphy-sique, dont il ne résulte ni bien ni mal.
Je ne sens pourtant pas mon cœur assez content de ces distinc-tions pour me croire tout-à-fait irrépréhensible. En pesant avectant de soin ce que je devois aux autres , ai je assez examiné ceque je me devois à moi-même ? S’il faut être juste pour autrui, ilfaut être vrai pour soi ; c’est un hommage que l’honnête hommedoit rendre à sa propre dignité. Quand la stérilité de ma conver-sation me forçoit d’y suppléer par d'innocentes fictions, j’avoistort, parcequ’il ne faut point, pour amuser autrui, s’avilir soi-même ; et quand, entraîné par le plaisir d’écrire , j’ajoutois àdes choses réelles des ornements inventés, j’avois plus de tortencore, parceque orner la vérité par des fables, c’est en effet ladéfigurer.
Mais ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j’a-vois choisie. Cette devise m’obligeoit plus que tout autre hommeà une profession plus étroite de la vérité, et il nesuffisoit pas queje lui sacrifiasse partout mon intérêt et mes penchants , il falloitlui sacrifier aussi ma foiblesse et mon naturel timide. Il falloitavoir le courage et la force d’être vrai toujours, en toute occasion,et qu’il ne sortit jamais ni fictions ni fables d’une bouche et d’uneplume qui s’étoient particulièrement consacrées à la vérité. Voilàce que j’aurois dû me dire en prenant cette fière devise, et merépéter sans cesse tant que j’osai la porter. Jamais la fausseté nedicta mes mensonges, ils sont tous venus de foiblesse ; mais celam’excuse très mal. Avec une ame foible on peut tout au plus segarantir du vice ; mais c’est être arrogant et téméraire d’oser pro-fesser de grandes vertus.
Voilà des réflexions qui probablement ne me seroient jamaisvenues dans l’esprit, si l’abbé Royou ne me les eût suggérées. Il