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Tome quatrième.
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158 DISCOURS SLR L’ORIGINE

hommes qui ne possèdent rien? Si l’on me chasse d’un arbre, j’ensuis quitte pour aller à un autre ; si l’on me tourmente dans unlieu, qui m’empêchera de passer ailleurs? Se trouve-t-il un hommed une force assez supérieure à la mienne, et de plus assez dépravé,assez paresseux et assez féroce, pour me contraindre à pourvoir àsa subsistance pendant qu’il demeure oisif ; il faut qu’il se résolveà ne pas me perdre de vue un seul instant, à me tenir lié avec untrès grand soin durant son sommeil, de peur que je ne m’échappeou que je ne le tue ; c’est-à-dire qu’il est obligé de s’exposer vo-lontairement à une peine beaucoup plus grande que celle qu’il veutéviter, et que celle qu’il me donne à moi même. Après tout cela,sa vigilance se relâche-t-elle un moment, un bruit imprévu luifait-il détourner la tête ; je fais vingt pas dans la forêt, mes ferssont brisés, et il ne me revoit de sa vie.

Sans prolonger inutilement ces détails, chacun doit voir queles liens de la servitude n’étant formés que de la dépendance mu-tuelle des hommes et des besoins réciproques qui les unissent, ilest impossible d’asservir un homme sans l’avoir mis auparavantdans le cas de ne pouvoir se passer d’un autre; situation qui,n’éxistant pas dans l’état de nature, y laisse chacun libre dujoug, et rend vaine la loi du plus fort.

Après avoir prouvé que l’inégalité est à peine sensible dans l’é-tat de nature, et que son influence y est presque nulle, il me resteà montrer son origine et ses progrès dans les développements suc-cessifs de l’esprit humain. Après avoir montré que la perfectibi-lité, les vertus sociales, et les autres facultés que l’homme naturelavoit reçues en puissance, ne pouvoient jamais se développerd'elles-mêmes, qu’elles avoient besoin pour cela du concours for-tuit de plusieurs causes étrangères, qui pouvoient ne jamais naî-tre, et sans lesquelles il fût demeuré éternellement dans sa con-dition primitive , il me reste à considérer et à rapprocher lesdifférents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine endétériorant l’espèce, rendre un être méchant en le rendant socia-ble , et d’un terme si éloigné amener enfin l’homme et le mondeau point où nous les voyons.

J’avoue que les événements que j’ai à décrire ayant pu arriverde plusieurs manières, je ne puis me déterminer sur le choix quepar des conjectures; mais outre que ces conjectures deviennentdes raisons quand elles sont les plus probables qu’on puisse tirerde la nature des choses, et les seuls moyens qu’on puisse avoir de