DE L’INÉGALITÉ PARMI LES HOMMES. 159
découvrir la vérité , les conséquences que je veux déduire desmiennes ne seront point pour cela conjecturales, puisque, sui-tes principes que je viens d’établir, on ne sauroit former aucunattire système qui ne me fournisse les memes résultats, et dont jene puisse tirer les mêmes conclusions.
Ceci me dispensera d’étendre mes réflexions sur la manièredont le laps de temps compense le peu de vraisemblance des évé-nements ; sur la puissance surprenante des causes très légères,lorsqu’elles agissent sans relâche ; sur l'impossibilité où l’on est,d’un côté, de détruire certaines hypothèses, si de l'autre on setrouve hors d’état de leur donner le degré de certitude des faits;sur ce que deux faits étant donnés comme réels à lier par unesuite de faits intermédiaires, inconnus, ou regardés comme tels,c’est à l’histoire, quand on l'a, de donner les faits qui les lient:c’est à la philosophie, à son défaut, de déterminer les faits sem-blables qui peuvent les lier ; enfin, sur ce qu’en matière d’événe-ments, la similitude réduit les faits à un beaucoup plus petitnombre de classes différentes qu’on ne se l’imagine. Il me suffitd’offrir ces objets à la considération de mes juges ; il me suffitd’avoir fait en sorte que les lecteurs vulgaires n’eussent pas be-soin de les considérer.
SECONDE PARTIE.
Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire Ceci està moi , et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le :vrai fondateur de la société civile (*). Que de crimes, de guerres,de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eut point épargnésau genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant lefossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet im-posteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont àtous, et que la terre n’est à personne ! Mais il y a grande appa-rence qu’alors les choses en étoient déjà venues au point de nepouvoir plus durer comme elles éto-’ent : car cette idée de pro-priété, dépendant de beaucoup d’idées antérieures qui n’ont punaître que successivement, ne se forma pas tout d’un coup dansl’esprit humain : il fallut faire bien des progrès, acquérir bien del’industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d’âge
(*) « Ce chien est à moi, disoient ces pauvres enfants ; c’est là ma place au soleil : voilà« le commencement et l’image de l'usurpation de toute la terre. » Pascal, Pensées,l re partie, art. ix, § 55.