160 DISCOURS SUR L’ORIGINE
en âge, avant que d’arriver à ce dernier terme de l’état de na-ture. Reprenons donc les choses de plus haut, et tâchons de ras-sembler sous un seul point de vue cette lente succession d’évé-nements et de connoissances dans leur ordre le plus naturel,i Le premier sentiment de l'homme fut celui de son existence;son premier soin. celui de sa conservation. Les productions de laterre lui fournissoient tous les secours nécessaires; l’instinct leporta à en faire usage. La faim, d’autres appétits, lui faisantéprouver tour à tour diverses manières d’exister, il y en eut unequi l’invita à perpétuer son espèce; et ce penchant aveugle, dé-pourvu de tout sentiment du cœur, ne produisoit qu’un actepurement animal : le besoin satisfait, les deux sexes ne se reeon-noissoient plus, et l’enfant; même n’étoit plus rien à la mère sitôtqu’il pouvoit se passer d’elle.
Telle fut la condition de l’homme naissant ; telle fut la vie d’unanimal borné d’abord aux pures sensations, et profitant à peinedes dons que lui offroit la nature, loin de songer à lui rien arra-cher. Mais il se présenta bientôt des difficultés ; il fallut appren-dre à les vaincre : la hauteur des arbres qui l’empêchoit d’at-teindre à leurs fruits, la concurrence des animaux qui cherchoientà s’en nourrir, la férocité de ceux qui en vouloient à sa proprevie, tout l’obligea de s’appliquer aux exercices du corps ; il fallutse rendre agile, vite à la course, vigoureux au combat. Les armesnaturelles, qui sont les branches d’arbres et les pierres, se trou-vèrent bientôt sous sa main. Il apprit à surmonter les obstaclesde la nature, à combattre au besoin les autres animaux, à dispu-ter sa subsistance aux hommes mêmes, ou à se dédommager de cequ’il falloit céder au plus fort.
A mesure que le genre humain s’étendit, les peines se multi-plièrent avec les hommes. La différence des terrains, des climats,des saisons, put les forcer à en mettre dans leur manière de vivre.Des années stériles, des hivers longs et rudes, des étés brûlants,qui consument tout, exigèrent d’eux une nouvelle industrie. Lelong de la mer et des rivières, ils inventèrent la ligne et l’hame-çod, et devinrent pêcheurs et ichthyophages. Dans les forêts, ilsse firent des arcs et des flèches, et devinrent chasseurs et guer-riers. Dans les pays froids, ils se couvrirent des peaux des bêtesqu’ils avoient tuées. Le tonnerre, un volcan, ou quelque heureuxhasard, leur fit connoître le feu, nouvelle ressource contre la ri-gueur de l’hiver : ils apprirent à conserver cet élément, puis à le