DE L’INÉGALITÉ PABMI LES HOMMES. 165
très et à vouloir être regardé soi-même, et l’estime publique eutun prix. Celui qui chantoit ou dansoit le mieux, le plus beau, leplus fort, le plus adroit, ou le plus éloquent, devint le plus consi-déré ; et ce fut là le premier pas vers l’inégalité, et vers le vice enmême temps : de ces premières préférences naquirent d’un côtéla vanité et le mépris, de l’autre la honte et l’envie; et la fermen-tation causée par ces nouveaux levains produisit enfin des com-posés funestes au bonheur et à l’innocence.
Sitôt que les hommes eurent commencé à s’apprécier mutuel-; Jement, et que l’idée de la considération fut formée dans leur es-prit, chacun prétendit y avoir droit, et il ne fut plus possible d’en‘manquer impunément pour personne. De là sortirent les premiersji devoirs de la civilité , même parmi les sauvages ; et de là tout‘tort volontaire devint un outrage, parcequ’avec le mal qui résul-- toit de l’injure l’offensé y voyoit le mépris de sa personne, sou-vent plus insupportable que le mal même. C’est ainsi que, chacunpunissant le mépris qu’on lui avoit témoigné d’une manière pro-portionnée au cas qu’il faisoit de lui-même, les vengeances devin-rent terribles, et les hommes sanguinaires et cruels. Voilà pré-
( cisément le degré où étoient parvenus la plupart des peuplessauvages qui nous sont connus ; et c’est faute d’avoir suffisam-ment distingué les idées, et remarqué combien ces peuples étoientdéjà loin du premier état de nature, que plusieurs se sont hâtés deconclure que l’homme est naturellement cruel, et qu'il a besoin depolice pour l’adoucir ; tandis que rien n’est si doux que lui dans sonétat primitif, lorsque, placé par la nature à des distances égalesde la stupidité des brutes et des lumières funestes de l’homme ci-vil , et borné également par l’instinct et par la raison à se garan-tir du mal qui le menace, il est retenu par la pitié naturelle defaire lui-même du mal à personne, sans y être porté par rien,même après en avoir reçu. Car, selon l’axiome du sage Locke, ilne sauroil y avoir d'injure où il n’y a point de propriété.
Mais il faut remarquer que la société commencée et les rela-tions déjà établies entre les hommes exigeoient en eux des qua-lités différentes de celles qu’ils tenoient de leur constitution pri-mitive ; que la moralité commençant à s’introduire dans les actionshumaines, et chacun, avant les lois, étant seul juge et vengeurdes offenses qu’il avoit reçues, la bonté convenable au pur état denature n’étoit plus celle qui convenoit à la société naissante ; qu’ilfalloit que les punitions devinssent plus sévères à mesure que les
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