Band 
Tome quatrième.
Seite
170
JPEG-Download
 

170 DISCOURS SUR l’oBIGINE

dont il a besoin quand il ne peut s’en faire craindre, et qu’il netrouve pas son intérêt à les servir utilement. Enfin l’ambition dé-vorante, l’ardeur d’élever sa fortune relative, moins par un véri-table besoin que pour se mettre au-dessus des autres, inspire àtous les hommes un noir penchant à se nuire mutuellement, unejalousie secrète d’autant plus dangereuse, que, pour faire soncoup plus en sûreté, elle prend souvent le masque de la bienveil-lance ; en un mot, concurrence et rivalité d’une part, de l’autreopposition d’intérêts, et toujours le désir caché de faire son profitaux dépens d’autrui : tous ces maux sont le premier effet de lapropriété et le cortège inséparable de l’inégalité naissante.

Avant qu’on eût inventé les signes représentatifs des richesses,elles ne pouvoient guère consister qu’en terres et en bestiaux, lesseuls biens réels que les hommes puissent posséder. Or quand leshéritages se furent accrus en nombre et en étendue au point decouvrir le sol entier et de se toucher tous, les uns ne purent pluss’agrandir qu’aux dépens des autres, et les surnuméraires que lafoiblesse ou l’indolence avoient empêchés d’en acquérir à leurtour, devenus pauvres sans avoir rien perdu, parceque, tout chan-geant autour d’eux, eux seuls n'avoient point changé, furent obli-gés de recevoir ou de ravir leur subsistance de la main des riches ;et de là commencèrent à naître, selon les divers caractères desuns et des autres, la domination et la servitude, ou la violence etles rapines. Les riches, de leur côté, connurent à peine le plaisirde dominer, qu’ils dédaignèrent bientôt tous les autres; et, se ser-vant de leurs anciens esclaves pour en soumettre de nouveaux,ils ne songèrent qu’à subjuguer et asservir leurs voisins : sem-blables à ces loups affamés qui, ayant une fois goûté de la chairhumaine, rebutent toute autre nourriture, et ne veulent plus quedévorer des hommes.

C'est ainsi que, les plus puissants ou les plus misérables se fai-sant de leurs forces ou de leurs besoins une sorte de droit au biend’autrui, équivalant, selon eux, à celui de propriété, l’égalité rom-pue fut suivie du plus affreux désordre; c’est ainsi que les usur-pations des riches, les brigandages des pauvres, les passions effré-nées de tous, étouffant la pitié naturelle et la voix encore foiblede la justice, rendirent les hommes avares, ambitieux et méchants.Il s’éievoit entre le droit du plus fort et le droit du premier occu-pant un conflit perpétuel qui ne se terminoit que par des combatset des meurtres (17). La société naissante fit place au plus horrible