186 DISCOURS SUR L’ORIGINE
ainsi se’on l’ordre naturel ; et, quel que puisse être l’événement deces courtes et fréquentes révolutions, nul ne peut se plaindre del’injustice d’autrui, mais seulement de sa propre imprudence oude son malheur.
En découvrant et suivant ainsi les routes oubliées et perduesqui de l’état naturel ont dû mener l’homme à l’état civil ; en ré-tablissant, avec les positions intermédiaires que je viens de mar-quer, celles que le temps qui me presse m’a fait supprimer, ou quel’imagination ne m’a point suggérées, tout lecteur attentif nepourra qu’être frappé de l’espace immense qui sépare ces deuxétats. C’est dans cette lente succession des choses qu’il verra lasolution d’une infinité de problèmes de morale et de politique queles philosophes ne peuvent résoudre. Il sentira que le genre hu-main d’un âge n’étant pas le genre humain d’un autre âge, laraison pourquoi Diogène ne trouvoit point d'homme, c’est qu’ilcherchoit parmi ses contemporains l’homme d’un temps qui n’é-toit plus. Caton, dira-t-il, périt avec Rome et la liberté, parce-qu’il fut déplacé dans son siècle; et le plus grand des hommes nefit qu’etonner le monde, qu’il eût gouverné cinq cents ans plustôt. En un mot, il expliquera comment l’ame et les passions hu-maines , s’altérant insensiblement, changent pour ainsi dire denature; pourquoi nos besoins et nos plaisirs changent d’objets à lalongue; pourquoi, l’homme originel s’évanouissant par degrés, lasociété n’offre plus aux yeux du sage qu’un assemblage d’hommesartificiels et de passions factices qui sont l’ouvrage de toutes cesnouvelles relations, et n’ont aucun vrai fondement dans la nature.Ce que la réflexion nous apprend là-dessus, l’observation le con-firme parfaitement : l’homme sauvage et l’homme policé diffèrenttellement par le fond du cœur et des inclinations, que ce qui faitle bonheur suprême de l’un réduirait l’autre au désespoir. Le pre-mier ne respire que le repos et la liberté; il ne veut que vivre etrester oisif, et l’ataraxie même du stoïcien n’approche pas de saprofonde indifférence pour tout autre objet. Au contraire, le ci-toyen, toujours actif, sue, s’agite, se tourmente sans cesse pourchereherdes occupations encore plus laborieuses; il travaille jus-qu’à la mort, il y court même pour se mettre en état de vivre, ourenonce à la vie pour acquérir l'immortalité : il fait sa cour auxgrands qu’il hait et aux riches qu’il méprise ; il n’épargne rienpour obtenir l’honneur de les servir; il se vante orgueilleusementde sa bassesse et de leur protection ; et, fier de son esclavage, il