de l’économie politique. 235
s’il périssoit dans l'état un seul citoyen qu’on eût pu secourir, sil’on en retenoit à tort un seul en prison, et s’il se perdoit un seulprocès avec une injustice évidente ; car, les conventions fonda-mentales étant enfreintes, on ne voit plus quel droit ni quel inté-rêt pourroit maintenir le peupledans l’union sociale, à moins qu’iln’y fût retenu parla seule force qui fait ^dissolution de l’état civil.
En effet, l’engagement du corps de la nation n’tst-il pas depourvoir à la conservation du dernier de ses membres avec au-tant de soin qu’à celle de tous les autres? et le salut d’un citoyenest-il moins la cause commune que celui de tout l’état? Qu’onnous dise qu’il est ben qu’un seul périsse pour tous ; j’admirerajcette sentence dans la bouche d’un digne et vertueux patriote quise consacre volontairement et par devoir à la mort pour le salut deson pays : mais si l’on entend qu’il soit permis au gouvernementde sacrifier un innocent au salut de la multitude, je tiens cettemaxime pour une des plus exécrables que jamais la tyrannnie aitinventées, la plus fausse qu’on puisse avancer, la plus dange-reuse qu’on puisse admettre, et la plus directement opposée auxlois fondamentales de la société. Loin qu’un seul doive périr pourtous, tous ont engagé leurs biens et leurs vies à la défense dechacun d’eux, afin que la faiblesse particulière fût toujours pro-tégée par la force publique, et chaque membre par tout l’état.Après avoir par supposition retranché du peuple un individu aprèsl’autre, pressez les partisans de cette maxime à mieux expliquerce qu’ils entendent par le corps de l’état ; et vous verrez qu’ils leréduiront, à la fin, à un petit nombre d’hommes qui ne sont pasle peuple, mais les officiers du peuple, et qui, s’étant obligés parun serment particulier à périr eux-mêmes pour son salut, préten-dent prouver par-là.que c’est à lui de périr pour le leur.
Veut-on trouver des exemples de la protection que l’état doit àses membres et du respect qu’il doit à leurs personnes, ce n’estque chez le3 plus illustres et les plus courageuses nations de la terrequ’il faut les chercher, et il n’y a guère que les peuples libres oùl’on sache ce.que vaut un homme. A Sparte on sait en quelle per-plexité se trouvoit toute la république lorsqu’il étoit question depunir un citoyen coupable. En Macédoine, la vie d’un hommeétoit une affaire si importante, que, dans toute la grandeur d’A-lexandre, ce puissantmonarque n’eût osé de sang-froid faire mou-rir un Macédonien criminel, que l’accusé n’eût comparu pour sedéfendre devant ses concitoyens, et n’eût été condamné par eux.