PARTIE I, IaETTRE I. 545
opinion, croyance; mais, «omme loi politique, le christianismedogmatique est un mauvais établissement.
Telle est, monsieur, la plus forte conséquence qu’on puissetirer de ce chapitre, où, bien loin de taxer le Pur Évangile (')d’être pernicieux à la société, je le trouve, en quelque sorte, tropsociable , embrassant trop tout le genre humain, pour une légis-lation qui doit être exclusive ; inspirant l’humanité plutôt que lepatriotisme, et tendant à former des hommes plutôt que des ci-toyens ( 2 ). Si je me suis trompé, j’ai fait une erreur en politique ;mais où est mon impiété?
La science du salut et celle du gouvernement sont très diffé-rentes : vouloir que la première èmbrasse tout est un fanatisme depetit esprit; c’est penser comme les alchimistes, qui, dans l’artde faire de l’or, voient aussi la médecine universelle ; ou commeles mahométans , qui prétendent trouver toutes les sciences dansl’Alcoran. La doctrine de l’Évangile n’a qu’un objet : c’est d’ap-peler et sauver tous les hommes; leur liberté , leur bien être ici-bas n’y entre pour rien ; Jésus l’a dit mille fois. Mêler à cet objetdes vues terrestres, c’est altérer sa simplicité sublime, c’est souil-ler sa sainteté par des intérêts humains : c’est cela qui est vrai-ment une impiété.
Ces distinctions sont de tout temps établies : on ne les a con-fondues que pour moi seul. En ôtant des institutions nationalesla religion chrétienne, je l’établis la meilleure pour le genre hu-main. L’auteur de l'Esprit des Lois a fait plus ; il a dit que la mu-sulmane étoit la meilleure pour les contrées asiatiques (*). Il rai-sonnoit en p litique, et moi aussi. Dans quel pays a-t-on cherchéquerelle, je ne dis pas à l’auteur, mais au livre ( 3 ) ? Pourquoi doncsuis-je coupable? ou pourquoi ne l’étoit-il pas?
Voilà, monsieur, comment, par des extraits fidèles, un critique
( ( ) Lettres écrites delà campagne, page 30.
( ! ) C'est merveille de voir l'assortiment de beaux sentiments qu’on va nous entas-sant dans les livres ; il ne faut pour cela que des mots, et les vertus en papier ne coû-tent guère ; mais elles ne s'agencent pas tout-à-fait ainsi dans le cœur de l'homme, etil y a loin des peintures aux réalités. Le patriotisme et l'humanité sont, par exemple,deux vertus incompatibles dans leur énergie, et surtout cliez un peuple entier. Le lé-gislateur qui les voudra toutes deux n'obtiendra ni l'une ni l’autre : cet accord ne s'estjamais vu; il ne se verra jamais, parcequ'il est contraire à la nature, et qu'on ne peutdonner deux objets à la même passion.
(Voyez livre xxiv, chap. 26.
(.') Il est bon de remarquer que le livre de l’Esprit des Lois fut imprimé pour lapremière fois à Genève, sans que les scholarques y trouvassent rien à reprendre, et quece fut un pasteur qui corrigea l'édition.