546 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE,
équitable parvient à connoître les vrais sentiments d’un auteur, etle dessein dans lequel il a composé son livre. Qu’on examine tousles miens par cette méthode, je ne crains point les jugements quetout honnête homme en pourra porter. Mais ce n’est pas ainsi queces messieurs s’y prennent ; ils n’ont garde, ils n’y trouveroientpas ce qu’ils cherchent. Dans le projet de me rendre coupable àtout prix, ils écartent le vrai but de l’ouvrage; ils lui donnentpour but chaque erreur, chaque négligence échappée à l’auteur ;et si par hasard il laisse un passage équivoque, ils ne manquentpas de l'interpréter dans le sens qui n’est pas le sien. Sur un grandchamp couvert d’une moisson fertile, ils vont triant avec soinquelques mauvaises plantes, pour accuser celui qui l’a semé d’êtreun empoisonneur.
Mes propositions ne pouvoient faire aucun mal à leur place,elles étoient vraies, utiles, honnêtes, dans le sens que je leur don-nois. Ce sont leurs falsifications, leurs subreptions, leurs inter-prétations frauduleuses, qui les rendent punissables ; il faut lesbrûler dans leurs livres, et les couronner dans les miens.
Combien de fois les auteurs diffamés et le public indigné n’ont-ils pas réclamé contre cette manière odieuse de déchiqueter unouvrage, d’en défigurer toutes les parties, d’en juger sur deslambeaux enlevés çà et là, au choix d’un accusateur infidèle, quiproduit le mal lui-même en le détachant du bien qui le corrigeet l’explique, en détorquant partout le vrai sens 1 Qu’on jugeLa Bruyère ou La Rochefoucauld sur des maximes isolées, à labonne heure; encore sera-t-il juste de comparer et de compter.Mais, dans un livre de raisonnement, combien de sens divers nepeut pas avoir la même proposition , selon la manière dont l’au-teur l’emploie et dont il la fait envisager ! Il n’y a peut-être pasune de celles qu’on m’impute, à laquelle, au lieu où je l’ai mise,la page qui précède ou celle qui suit ne serve de réponse, et queje n’aie prise en un sens différent de celui que lui donnent mesaccusateurs. Vous verrez, avant la fin de ces lettres, des preuvesde cela qui vous surprendront.
Mais qu’il y ait des propositions fausses, répréhensibles, blâ-mables en elles-mêmes, cela suffit-il pour rendre un livre perni-cieux? Un bon livre n’est pas celui qui ne contient rien de mau-vais, on rien qu’on puisse interpréter en mal ; autrement il n’yauroit point de bons livres : mais un bon livre est celui qui con-tient plus de bonnes choses que de mauvaises ; un bon livre est