■586 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
â'Émile (page 644 ). « En n’asservissant les honnêtes femmes qu'à« de tristes devoirs, on a banni du mariage tout ce qui pouvoit le« rendre agréable aux hommes. Faut-il s’étonner si la taciturnité« qu’ils voient régner chez eux les en chasse, ou s’ils sont peu« tentés d’embrasser un état si déplaisant ? A force d’outrer tous« les devoirs, le christianisme les rend impraticables et vains : à« force d’interdire aux femmes le chant, la danse, et tous les« amusements du monde, il les rend maussades, grondeuses, in-« supportables dans leurs maisons. »
Mais où est ce que l Évangilc interdit aux femmes le chant etla danse? où est-ce qu’il les asservit à de tristes devoirs? Tout aucontraire, il y est parlé des devoirs des maris, mais il n’y est pasdit un mot de ceux des femmes. Donc on a tort de me faire direde l’Évangile ce que je n’ai dit que des jansénistes, des métho-distes, et d’autres dévots d’aujourd’hui, qui font du christianismeune religion aussi terrible et déplaisante (') qu’elle est agréableet douce sous la véritable loi de Jésus-Christ.
Je ne voudrois pas prendre le ton du père Berruyer, que jen’aime guère, et que je trouve même de très mauvais goût ; maisje ne puis m’empêcher de dire qu’une des choses qui me char-ment dans le caractère de Jésus n’est pas seulement la douceurdes mœurs, la simplicité, mais la facilité, la grâce, et même l’élé-gance. Il ne fuyoit ni les plaisirs ni les fêtes, il alloit aux noces,il voyoit les femmes, il jouoit avec les enfants, il aimoit les par-fums, il mangeoit chez les financiers. Ses disciples ne jeûnoientpoint ; son austérité n’étoit point fâcheuse. Il étoit à la fois indul-gent et juste, doux aux foibles, et terrible aux méchants. Samorale avoit quelque chose d’attrayaDt, de caressant, de tendre ;il avoit le cœur sensible, il étoit homme de bonne société. Quand iln’eût pas été le plus sage des mortels, il en eût été le plus aimable.
Certains passages de saint Paul, outrés ou mal entendus, ontfait bien des fanatiques, et ces fanatiques ont souvent défiguré etdéshonoré le christianisme. Si l’on s’en fût tenu à l’esprit du mai-
(') Les premiers réformés donnèrent d’abord dans cet excès avec une dureté qui fitbien des hypocrites ; et les premiers jansénistes ne manquèrent pas de les imiter encela. Un prédicateur de Genève, appelé Henri de La Marre, soutenoit en chaire quec’étoit pécher que d'aller à la noce plus joyeusement que Jésus-Christ n’êtoit allé à lamort. Un curé janséniste soutenoit de même que les festins des noces étoient une in-vention du diable. Quelqu'un lui objecta là-dessus que Jésus-Christ y avoit pourtantassisté, et qu'il avoit même daigné y faire son premier miracle pour prolonger la gaietédu festin. Le curé, un peu embarrassé, répondit en grondant: Ce riest pas ce qu'il fitde mieux.