PARTIE I, LETTRE V. 601
Tout ce qui est du ressort de P autorité en matière de religionest du ressort du gouvernement.
Il y a ici dans le mot gouvernement une équivoque, qu’il im-porte beaucoup d’éclaircir; et je vous conseille, si vous aimez laconstitution de votre patrie, d’être attentif à la distinction que jevais faire : vous en sentirez bientôt l’utilité.
Le mot de gouvernement n’a pas le même sens dans tous lespays, parceque la constitution des états n’est pas partout lamême.
Dans les monarchies, où la puissance executive est jointe àl’exercice de la souveraineté, le gouvernement n’est autre choseque le souverain lui-même, agissant par ses ministres, par sonconseil, ou par de s corps qui dépendent absolument de sa volonté.Dans les républiques, surtout dans les démocraties, où le souve-rain n’agit jamais immédiatement par lui-même, c’est autre chose.Le gouvernement n’est alors que la puissance exécutive, et il estabsolument distinct de la souveraineté.
Cette distinction est très importante en ces matières. Pour l’a-voir bien présente à l’esprit, on doit lire avec quelque soin dansle Contrat social les deux premiers chapitres du livre troisième,où j’ai tâché de fixer, par un sens précis, des expressions qu’on lais-soit avec art incertaines, pour leur donner au besoin telle accep-tion qu’on vouloit. En général, les chefs des républiques aimentextrêmement à employer le langage des monarchies. A la faveurde termes qui semblent consacrés, ils savent amener peu à peules choses que ces mots signifient. C’est ce que fait ici très habi-lement l’auteur des Lettres, en prenant le mot de gouvernement ,qui n’a rien d’effrayant en lui-même, pour l’exercice de la souverai-neté, qui seroit révoltant', attribué sans détour au petit conseil.
C’est ce qu’il fait encore plus ouvertement dans un autre pas-sage (page 66), où, après avoir dit que le petit conseil est le gou-vernement même , ce qui est vrai en prenant ce mot de gouver-nement dans un sens subordonné, il ose ajouter qu’à ce titre ilexerce toute l’autorité qui n’est pas attribuée aux autres corps del’état, prenant ainsi le mot de gouvernement dans le sens de lasouveraineté ; comme si tous les corps de l’état, et le conseil-gé -néral lui-même, étoient institués par le petit conseil : car ce n’estqu’à la faveur de cette supposition qu’il peut s’attribuer à lui seultous les pouvoirs que la loi ne donne expressément à personne.Je reprendrai ci-après cette question.