PARTIE I, LETTRE V. 627
« le peuple ne l’entend pas on la laisse dire, et lui rend tout le« dédain qu’elle a pour lui. Raisonner est de toutes les folies des« hommes celle qui nuit le moins au genre humain; et l’on voit« même des gens sages entichés parfois de cette folie-là. Je ne« raisonne pas, moi, cela est vrai ; mais d’autres raisonnent : quel« mal en arrive-t-il? Voyez tel, tel et tel ouvrage : n’y a-t-il que« des plaisanteries dans ces livres-là? Moi-même enfin , si je ne« raisonne pas, je fais mieux, je fais raisonner mes lecteurs. Voyez« mon chapitre des Juifs ; voyez le même chapitre plus développé« dans le Sermon des Cinquante : il y a là du raisonnement, ou« l’équivalent, je pense. Vous conviendrez aussi qu’il y a peu de« détour, et quelque chose de plus que des traits épars et indis-« crets.
« Nous avons arrangé que mon grand crédit à la cour et ma« toute-puissance prétendue vous serviroient de prétexte pour« laisser courir en paix les jeux badins de mes vieux ans : cela« est bon ; mais ne brûlez pas pour cela des écrits plus graves, car« alors cela seroit trop choquant.
« J’ai tant prêché la tolérance! Il ne faut pas toujours l’exiger« des autres, et n’en jamais user avec eux. Ce pauvre homme« croit en Dieu, passons-lui cela, il ne fera pas secte : il est en-« nuyeux, tous les raisonneurs le sont : nous ne mettrons pas« celui-ci de nos soupers; du reste, que nous importe? Si l’on« brûlait tous les livres ennuyeux, que deviendroient les biblio-« thèques?et si l’on brûloit tous les gens ennuyeux, il faudroit« faire un bûcher du pays. Croyez-moi, laissons raisonner ceux« qui nous laissent plaisanter ; ne brûlons ni gens ni livres, et res-« tons en paix ; c’est mon avis. » Voilà, selon moi, ce qu’eût pudire d’un meilleur ton M. de Voltaire; et ce n’eût pas été là, ceme semble, le plus mauvais conseil qu’il auroit donné.
Faisons impartialement la comparaison de ces ouvrages ; ju-geons-en par l’impression qu’ils ont faite dans le monde. J’yconsens de tout mon cœur. Les uns s’impriment et se débitentpartout ; on sait comment y ont été reçus les autres.
Ces mots, les uns et les autres , sont équivoques. Je ne dirai passous lesquels l'auteur entend mes écrits : mais ce que je puis dire,c’est qu’on les imprime dans tous les pays, qu’on les traduit danstoutes les langues, qu’on a même fait à la fois deux traductionsde XEmile à Londres, honneur que n’eut jamais aucun autre livre,excepté VHéloïse, au moins que je sache. Je dirai, de plus, qu’en