634 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
politique la convention de ses membres ; j’ai réfuté les principesdifférents du mien.
Indépendamment de la vérité de ce principe, il l’emporte surtous les autres par la solidité du fondement qu’il établit ; car quelfondement plus sûr peut avoir l’obligation parmi les hommes, quele libre engagement de celui qui s’oblige? On peut disputer toutautre principe (’) ; on ne sauroit disputer celui-là.
Mais par cette condition de la liberté, qui en renferme d’au-tres, toutes sortes d’engagements ne sont pas valides, même de-vant les tribunaux humains. Ainsi, pour déterminer celui-ci, l’ondoit en expliquer la nature, on doit en trouver l’usage et la fin,on doit prouver qu’il est convenable à des hommes, et qu’il n’arien de contraire aux lois naturelles : car il n’est pas plus permisd’enfreindre les lois naturelles par le contrat social, qu’il n’estpermis d’enfreindre les lois positives par les contrats des particu-liers, et ce n’est que par ces lois mêmes qu'existe la liberté quidonne force à l’engagement.
J’ai pour résultat de cet examen, que l’établissement du con-trat social est un pacte d’une espèce particulière, par lequel cha-cun s’engage envers tous ; d’où s’ensuit l’engagement réciproquede tous envers chacun, qui est l’objet immédiat de l’union.
Je dis que cet engagement est d’une espèce particulière, en cequ’étant absolu, sans condition, sans réserve, il ne peut toute-fois être injuste ni susceptible d’abus, puisqu’il n’est pas possibleque le corps se veuille nuire à lui-même, tant que le tout ne veutque pour tous.
Il est encore d’une espèce particulière, en ce qu’il lie les con-tractants sans les assujettir à personne, et qu’en leur donnant leurseule volonté pour règle, il les laisse aussi libres qu’auparavant.
La volonté de tous est donc l’ordre, la règle suprême ; et cetterègle générale et personnifiée est ce que j’appelle le souverain.
Il suit de là que la souveraineté est indivisible, inaliénable, etqu’elle réside essentiellement daus tous les membres du corps.
Mais comment agit cet être abstrait et collectif? Il agit par deslois, et il ne sauroit agir autrement.
Et qu’est-ce qu’une loi? C’est une déclaration publique et so-lennelle de la volonté générale sur un objet d’intérêt commun.
(<) Même celui delà volonté de Dieu, du moins quant à l'application. Car bien qu'ilsoit clair que ce que Dieu veut l’homme doit le vouloir, il n’est pas clair que Dieuveuille qu’on préfère tel gouvernement à tel autre, ni qu’on obéisse à Jacques plutôtqu’à Guillaume. Or voilà de quoi il s’agit.