698 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
Si vos magistrats n'en réclament qu’un pareil, je vous conseillede ne le leur pas contester. Mais je ne vois point quel besoin,dans votre situation présente, ils peuvent jamais avoir de la puis-sance législative, ni ce qui peut les contraindre à la convoquerpour agir réellement dans quelque cas que ce puisse être, puisquede nouvelles lois ne sont jamais nécessaires à gens qui sont au-dessus des lois ; qu’un gouvernement qui subsiste avec ses finan-ces , et n’a point de guerre, n’a nul besoin de nouveaux impôts ; etqu’en revêtant le corps entier du pouvoir des chefs qu’on en tire,on rend le choix de ces chefs presque indifférent.
Je ne vois pas même en quoi pourrait les contenir le législateur,qui, quand il existe, n’existe qu’un instant, et ne peut jamais dé-cider que l’unique point sur lequel ils l’interrogent.
Il est vrai que le roi d’Angleterre peut faire la guerre et la paix ;mais outre que cette puissance est plus apparente que réelle, dumoins quant à la guerre, j’ai déjà fait voir ci-devant (page 652), etdans le Contrat social, que ce n’est pas de cela qu’il s’agit pourvous, et qu’il faut renoncer aux droits honorifiques quand on veutjouir de la liberté. J’avoue encore que ce prince peut donner etôter les places au gré de ses vues, et corrompre en détail le légis-lateur. C’est précisément ce qui met tout l’avantage du côté duconseil, à qui de pareils moyens sont peu nécessaires, et quivous enchaîne à moindres frais. La corruption est un abus de laliberté ; mais elle est une preuve que la liberté existe, et l’on n’apas besoin de corrompre les gens que l’on tient en son pouvoir.Quant aux places, sans parler de celles dont le conseil dispose,ou par lui-même, ou par le deux-cents, il fait mieux pour les plusimportantes : il les remplit de ses propres membres, ce qui lui estplus avantageux encore ; car on est toujours plus sùr de ce qu’onfait par ses mains que de ce qu’on fait par celles d’autrui. L’his-toire d’Angleterre est pleine de preuves de la résistance qu’ontfaite les officiers royaux à leurs princes, quand ils ont voulu trans-gresser les lois. Voyez si vous trouverez chez vous bien des traitsd’une résistance pareille faite au conseil par les officiers de l’état,même dans les cas les plus odieux. Quiconque à Genève est auxgages de la république, cesse à l’instant même d’être citoyen ; iln'est plus que l’esclave et le satellite des vingt-cinq, prêt à fou-ler aux pieds la patrie et les lois sitôt qu’ils l’ordonnent. Enfin laloi, qui ne laisse en Angleterre aucune puissance au roi pour malfaire, lui en donne une très grande pour faire le bien : il ne paraît