Band 
Tome quatrième.
Seite
711
JPEG-Download
 

PARTIE II, LETTRE IX. 711

vernement peut abuser du droit négatif jusqu’à la plus intoléra-ble tyrannie, on affirme que ce qui arrive n’arrivera pas, et l’onchange en possibilité sans vraisemblance ce qui se passe aujour-d’hui sous vos yeux. Personne, ose-t-on dire, ne dira que le gou-vernement ne soit équitable et doux ; et remarquez que cela se diten réponse à des représentations où l’on se plaint des injusticeset des violences du gouvernement. C’est là vraiment ce qu’on peutappeler du beau style; c’est l’éloquence de Périclès, qui, ren-versé par Thucydide à la lutte, prouvoit aux spectateurs que c’é-toit lui qui l’avoit terrassé.

Ainsi donc , en s’emparant du bien d’autrui sans prétexte, enemprisonnant sans raison les innocents, en flétrissant un citoyensans l’ouïr, en jugeant illégalement un autre, en protégeant leslivres obscènes, en brûlant ceux qui respirent la vertu, en persé-cutant leurs auteurs, en cachant le vrai texte des lois, en refusantles satisfactions les plus justes, en exerçant le plus dur despo-tisme , en détruisant la liberté qu’ils devroient défendre, en op-primant la patrie dont ils devroient être les pères, ces messieursse font compliment à eux-mêmes sur la grande équité de leursjugements ; ils s’extasient sur la douceur de leur administration ;ils affirment avec confiance que tout le monde est de leur avis surce point. Je doute fort toutefois que cet avis soit le vôtre, et jesuis sûr au moins qu’il n’est pas celui des représentants.

Que l’intérêt particulier ne me rende point injuste. C’est detous nos penchants celui contre lequel je me tiens le plus engarde, et auquel j’espère avoir le mieux résisté. Votre magistratest équitable dans les choses indifférentes, je le crois porté mêmeà l’être toujours ; ses places sont peu lucratives : il rend la jus-tice et ne la vend point; il est personnellement intègre, désin-téressé; et je sais que dans ce conseil si despotique il règneencore de la droiture et des vertus. En vous montrant les consé-quences du droit négatif, je vous ai moins dit ce qu’ils feront,devenus souverains, que ce qu’ils continueront à faire pour l’être.Une fois reconnus tels, leur intérêt sera d’être toujours justes, etil l’est dès aujourd’hui d’être justes le plus souvent : mais mal-heur à quiconque osera recourir aux lois encore, et réclamer laliberté ! C’est contre ces infortunés que tout devient permis, légi-time. L’équité, la vertu, l’intérêt même ne tiennent point devantl’amour de la domination ; et celui qui sera juste étant le maîtren’épargne aucune injustice pour le devenir.