Band 
Tome huitième.
Seite
83
JPEG-Download
 

ANNÉE 17C5. 83

volée et sur un tout autre objet. Jugez, monsieur, de mon étonne-ment ; il fut tel, que j'eus besoin de toute la longueur de cette lec-ture pour me remettre en l’écoutant. Dans les endroits où la fic-tion étoit la plus forte, il s’interrompoit en me disant : Vous sentezla nécessité... ma situation... ma place... il faut bien un peu seprêter. Cette lettre, au reste, étoit faite avec assez d’adresse, et,à peu de chose près, il avoit grand soin de ne m’y faire dire quece que j’aurois pu dire en effet. En finissant il me demanda sij’approuvois cette lettre, et s’il pouvoit l’envoyer telle qu’elleétoit.

Je répondis que je le plaignois d’être réduit à de pareilles res-sources ; que, quant à moi, je ne pouvois rien dire de semblable ;mais que, puisque c’étoit lui qui se chargeoit de le dire, c’étoit sonaffaire et non pas la mienne ; que je n’y voyois rien non plus queje fusse obligé de démentir. Comme tout ceci, reprit-il, ne peutnuire à personne, et peut vous être utile ainsi qu’à moi, je passeaisément sur un petit scrupule qui ne feroit qu’empêcher le bien ;mais dites-moi. au surplus, si vous êtes content de cette lettre, etsi vous n’y voyez rien à changer pour qu’elle soit mieux. Je luidis que je la trou vois bien pour la fin qu’il s’y proposoit. Il mepressa tant, que, pour lui complaire, je lui indiquai quelques lé-gères corrections qui ne signilioient pas grand’chose. Or il fautsavoir que, de la manière dont nous étions assis, l’écritoire étoitdevaut M. de Montmollin ; mais, durant tout ce petit colloque, illa poussa comme par hasard devaut moi; et comme je tenois alorssa lettre pour la relire, il me présenta la plume pour faire leschangements indiqués, ce que je fis avec la simplicité que je metsa toute chose. Cela fait, il mit son papier dans sa poche, et s’enalla.

Pardonnez-moi ce long détail ; il étoit nécessaire. Je vous épar-gnerai celui de mon dernier entretien avec M. de Montmollin,qu’il est plus aisé d'imaginer. Vous comprenez ce qu’on peut ré-pondre à quelqu'un qui vient froidement vous dire : Monsieur,J ai ordre de vous casser la tête; mais si vous voulez bien vouscasser la jambe, peut-être se contentera-t-on de cela. M. deMont-molliu doit avoir eu quelquefois à traiter de mauvaises affaires ;cependant je ne vis de ma vie un homme aussi embarrassé qu’il lelut vis-à-vis de moi dans celle-là : rien n’est plus gênant en pareilcas que d'être aux prises avec un homme ouvert et franc, qui,sans combattre avec vous de subtilités et de ruses, vous rompt