ANNÉE 1766. 123
sort est presque entre les mains de M. de Voltaire ; s’il est pourvous, les jongleurs vous feront peu de mal. Je vous conseille etvous exhorte, après que vous l’aurez suffisamment sondé, de luidonner votre confiance. Il n’est pas croyable que, pouvant êtrel’admiration de l’univers , il veuille en devenir l’horreur : il senttrop bien l'avantage de sa position pour ne pas la mettre à profitpour sa gloire. Je ne puis penser qu’il veuille, en vous trahissant,se couvrir d’infamie. En un mot, il est votre unique ressource :ne vous l’ôtez pas. S’il vous trahit, vous êtes perdu, je l’avoue ;mais vous l’êtes également s’il ne se mêle pas de vous. Livrez-vous donc à lui rondement et franchement; gagnez son cœur parcette confiance ; prêtez-vous à tout accommodement raisonnable.Assurez les lois et la liberté, mais sacrifiez l’amour-propre à lapaix. Surtout aucune mention de moi, pour ne pas aigrir ceuxqui me haïssent ; et si M. de Voltaire vous sert comme il le doit,s’il entend sa gloire, comblez-le d’honneurs, et consacrez à Apol-lon pacificateur, Phœbo pacatori , la médaille que vous m’aviezdestinée.
A M. DU PEYROU.
A Paris, le 1" janvier (766.
Je reçois , mon cher hôte, votre lettre du 24, n° 13 ; je parsdemain pour le publie, et samedi réellement. Toujours embar-rassé de mes préparatifs et de mes continuelles audiences , je nepuis vous écrire que quelques mots rapidement.
N’ayant pas le temps suffisant pour relire vos lettres avec at-tention , je ne les ferai pas imprimer, d’autant que c’est la chosela moins nécessaire. On 11 e peut rien ajouter au mépris et à l’hor-reur qu’on a ici pour vos ministres ; et cette affaire commence àêtre si vieille, que, selon l’esprit léger du pays, on ne pourroit serésoudre à y revenir sans ennui. J’apprends que la cour vous donneun gouverneur; j’imagine que cette nouvelle ne fait pas un grandplaisir au sicaire et à ses satellites.
Je ne sais quel parti aura pris mademoiselle Le Vasseur. Onl’attend ici; mais le froid est si terrible que je souffre à imaginercette pauvre fille en route, seule, et par le temps qu’il fait. Diri-gez tout pour le mieux, soit pour accélérer son départ, soit pourle retarder jusqu’après l’équinoxe. Il faut nécessairement l’un oul’autre ; le pis seroit de temporiser.
Tâchez, je vous en prie, de m’envoyer par mademoiselle Le Vas-