Band 
Tome huitième.
Seite
153
JPEG-Download
 

ANNÉE 1766. 153

crier plusieurs fois à pleine voix : Je tiens J.-J. Rousseau! ceque je ne pus alors interpréter que favorablement; cependant ily avoit dans le ton je ne sais quoi d’effrayant et de sinistre queje n’oublierai jamais. La seconde remarque vient d’une espèced’épanchement que j’eus avec lui après une autre occasion de let-tre que je vais vous dire. J’avois écris le soir sur sa table à ma-dame de Cheuonceaux. 11 étoit très inquiet de savoir ce que j’é-crivois, et ne pouvoit presque s’abstenir d’y lire. Je ferme malettre sans la lui montrer : il la demande avidement, disant qu’ill’enverra le lendemain par la poste; il faut bien la donner; ellereste sur sa table. Lord Newnham arrive; David sort un mo-ment, je ne sais pourquoi. Je reprends ma lettre, en disant quej’aurai le temps de l’envoyer le lendemain : milord Newnham s’of-fre de l'envoyer par le paquet de l’ambassadeur de France ; j’ac-cepte. David rentre; tandis que lord Newnham fait son enve-loppe, il tire son cachet ; David offre le sien avec tant d’empres-sement qu’il faut s’en servir par préférence. On sonne, lordNewnham donne la lettre au domestique pour l’envoyer sur-le-champ chez l’ambassadeur. Je me dis en moi-même : Je suis sûrque David va suivre le domestique. 11 n’y manqua pas, et je pa-rierois tout au monde que ma lettre n’a pas été rendue, ou qu’elleavoit été décachetée.

A souper, il iixoit alternativement sur mademoiselle Le Vas-seur et sur moi des regards qui m’effrayèrent, et qu’un honnêtehomme n’est guère assez malheureux pour avoir reçus de la na-ture. Quand elle fut montée pour s’aller coucher dans le chenilqu’on lui avoit destiné, nous restâmes quelque temps sans riendire : il me fixa de nouveau du même air : je voulus essayer dele fixer à mon tour, il me fut impossible de soutenir son affreuxregard. Je sentis mon ame se troubler, j’étois dans une émotionhorrible ; enfin le remords de mal juger d’un si grand homme sui-des apparences prévalut; je me précipitai dans ses bras tout enlarmes, en m’écriant : Non, David Hume n’est pas un traître, celan’est pas possible ! et s’il n’étoit pas le meilleur des hommes, ilfaudroit qu’il en fût le plus noir. A cela mon homme, au lieu des’attendrir avec moi ou de se mettre en colère, au lieu de me de-mander des explications, reste tranquille, répond à mes transportspar quelques caresses froides , en me frappant de petits coups surle dos, et s’écriant plusieurs fois : Mon cher monsieur! Quoi donc,mon cher monsieur? J’avoue que cette manière de recevoir mon