ANNÉE 1766. 195
pour vraie, même avec la signature du roi, et que j'v reconnus laplume de M. d’Alembert aussi sûrement que si je la luiavois vuécrire !
A l’instant un trait de lumière vint m’éclairer sur la cause se-crète du changement étonnant et prompt du public angiois à mouégard, et je vis à Paris le foyer du complot qui s’exécutait à Lon-dres.
M. d’Alembert, autre ami très intime de M. Hume, étoit de-puis long-temps mon ennemi caché, et n’épioit que les occasionsde me nuire sans se commettre ; il étoit le seul des gens de lettresd’un certain nom et de mes anciennes connoissances qui ne mefut point venu voir, ou qui ne m’eût rien fait dire à mon dernierpassage à Paris. Je connoissois ses dispositions secrètes, mais jem’en inquiétais peu, me contentant d’en avertir mes amis dansl’occasion. Je me souviens qu’un jour, questionné sur son comptepar M. Hume, qui questionna de même ensuite ma gouvernante,je lui dis que M. d’Alembert étoit un homme adroit et rusé. Ilme contredit avec une chaleur dont je m’étonnai, ne sachant pasalors qu’ils étaient si bien ensemble, et que c’étoit sa proprecause qu’il défendoit.
La lecture de cette lettre m’alarma beaucoup ; et sentant quej’avois été attiré en Angleterre en vertu d’un projet qui commen-çoit à s’exécuter, mais dont j’ignorois le but, je sentais le périlsans savoir où il pouvoit être, ni de quoi j’avois à me garantir :je me rappelai alors quatre mots effrayants deM. Hume, que jerapporterai ci-après. Que penser d’un écrit où l’on me faisoit uncrime de mes misères, qui tendoit à m’ôter la commisération detout le monde dans mes malheurs, et qu’on donnoit sous le nomdu prince même qui m’avoit protégé, pour en rendre l’effet pluscruel encore? Que devois-je augurer de la suite d’un tel début?Le peuple angiois lit les papiers publics, et n’est déjà pas tropfavorable aux étrangers. Un vêtement qui n’est pas le sien suffitpour le mettre de mauvaise humeur : qu’en doit attendre un pau-vre étranger dans ses promenades champêtres, le seul plaisir dela vie auquel il s’est borné? quand on aura persuadé à ces bonnesgens que cet homme aime qu’on le lapide, ils seront fort tentés delui en donner l’amusement. Mais ma douleur, ma douleur pro-fonde et cruelle, la plus amère que j’aie jamais ressentie, ne ve-noit pas du péril auquel j’étais exposé; j’en avois trop bravéd’autres pour être fort ému de celui-là; la trahison d’un faux