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Tome huitième.
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A.NKÉB 1766. 209

verrons plus charge mon cœur d’un poids insupportable; je don-nerais la moitié de mon sang pour vous voir un seul quart d’heureencore une fois dans ma vie : vous savez combien ce quart d’heureme serait doux, mais vous ignorez combien il me serait impor-tant.

Après avoir bien réfléchi sur ma situation présente, je n’aitrouvé qu’un seul moyen possible de m’assurer quelque repossur mes derniers jours : c’est de me faire oublier des hommesaussi parfaitement que si je n’existois plus, si tant est qu’onpuisse appeler existence un reste de végétation inutile à soi-mèmeet aux autres, loin de tout ce qui nous est cher. F.n conséquencede cette résolution j’ai pris celle de rompre toute correspondance,hors le cas d’absolue nécessité. Je cesse désormais d’écrire et derépondre à qui que ce soit. Je ne fais que deux seules exceptions,dont l’une est pour M. Du Peyrou ; je crois superflu de vous direquelle est l’autre : désormais tout à l’amitié, n’existant plus quepar elle, vous sentez que j’ai plus besoin que jamais d’avoir quel-quefois de vos lettres.

Je suis très heureux d'avoir pris du goût pour la botanique :ce goût se change insensiblement en une passion d’enfant, ou plu-tôt en un radotage inutile et vain, car je n’apprends aujourd’huiqu’en oubliant ce que j’appris hier; mais n’importe : si je n’ai ja-mais le plaisir de savoir, j’aurai toujours celui d’apprendre, etc'est tout ce qu’il me faut. Vous ne sauriez croire combien l’é-tude des plantes jette d’agrément sur mes promenades solitaires.J’ai eu le bonheur de me conserver un cœur assez sain pour queles plus simples amusements lui suffisent, et j’empèche, en m’em-paillant la tête, qu’il n’y reste place pour d’autres fatras.

L’occupation pour les jours de pluie, fréquents en ce pays, estd’écrire ma vie, non ma vie extérieure comme les autres, maisma vie réelle, celle de mon ame, l’histoire de mes sentimentsles plus secrets. Je ferai ce que nul homme n’a fait avant moi, etce que vraisemblablement nul autre ne fera dans la suite. Je diraitout, le bien, le mal, tout enfin ; je me sens une ame qui se peutmontrer. Je suis loin de cette époque chérie de 1762 , mais j’yviendrai, je l’espère. Je recommencerai, du moins en idée, cespèlerinages de Colombier, qui furent les jours les plus purs dema vie. Que ne peuvent-ils recommencer encore, et recommencersans cesse ! je ne demanderais point d’autre éternité.

M. Lu Peyrou me marque qu’il a reçu les trois cents louis.