ANNÉE 1767 . 29 »
votre respectable caractère me permette jamais de penser quevous ayez trempé dans le fond du projet ! Vous ne me connoissiezpoint ; on vous a fait croire de moi beaucoup de choses ; l’illusionde l’amitié vous a prévenu pour mes ennemis : ils ont abusé devotre bienveillance, et, par une suite de mon malheur ordinaire,les nobles sentiments de votre cœur, qui vous auroit parlé pour moisi j’eusse été mieux connu de vous, m’ont nui par l’opinion qu’onvous en a donnée. Maintenant le mal est sans remède; il est pres-que impossible que vous soyez désabusé; c’est ce que je ne suispas à portée de tenter : et, dans l’erreur où vous êtes, la pru-dence veut que vous vous prêtiez aux mesures de mes ennemis.
J’oserai pourtant vous faire une proposition qui, je crois, doitparler également à votre cœur et à votre sagesse : la terrible ex-trémité où je suis réduit en fait, je l’avoue , ma seule ressource ;mais cette ressource en est peut-être également une pour mes en-nemis contre les suites désagréables que peut avoir pour eux mondernier désespoir.
Je veux sortir, monsieur, de l’Angleterre ou de la vie; et jesens bien que je n’ai pas le choix. Les manœuvres sinistres queje vois m’annoncent le sort qui m’attend, si je feins seulementde vouloir m’embarquer. J’y suis déterminé pourtant, pareequetoutes les horreurs de la mort n’ont rien de comparable à cellesqui m’environnent. Objet de la risée et de l’exécration publique,je ne me vois environné que des signes affreux qui m’annoncentma destinée. C’est trop souffrir, monsieur, et toute interdictionde correspondances m’annonce assez que, sitôt que l’argent quime reste sera dépensé, je n’ai plus qu’à mourir. Dans ma si-tuation, ce sera un soulagement pour moi, et c’est le seul désor-mais qui me reste ; mais j’ai bien de la peine à penser que monmalheur ne laisse après lui nulle trace désagréable. Quelque ha-bilement que la chose ait été concertée, quelque adroite qu’en soitl’exécution, il restera des indices peu favorables à l’hospitaliténationale. Je suis malheureusement trop connu pour que ma fintragique ou ma disparition demeurent sans commentaires ; etquand tant de complices garderoient le secret, tous mes malheursprécédents mettront trop de gens sur la trace de celui-ci, pourque les ennemis de mes ennemis (car tout le monde en a) n’enfassent pas quelque jour un usage qui pourra leur déplaire. Onne sait jusqu’où ces choses-là peuvent aller, et l’on n'est plusmaître de les arrêter quand une fois elles marchent. Convenez,