ANNÉE 1768 . 423
suv quoi que ce puisse être, il ne regardera jamais M. le prince deConti, en qui j’ai autant et plus de confiance qu’en moi-même.Vous m’avez promis que ma lettre lui seroit remise en main pro-pre: je suppose que ce sera par vous; j’y compte, et je vous ledemande.
Vous aurez pu voir que le projet de passer en Angleterre, quime vint en recevant le passe-port, a été presque aussitôt révoquéque formé : de nouvelles lumières sur ma situation m’ont apprisque je me devois de rester en France, et j’y resterai. M. Daven-port m’a fait une réponse très engageante et très honnête. L’am-bassadeur ne m’a point répondu : sij’avois su que le sieur Walpoleétoit auprès de lui, vous jugez bien que je n’aurois pas écrit. Jem’imaginois bonnement que toute l’Angleterre avoit conçu pource misérable et pour soii camarade tout le mépris dont ils sontdignes. J’ai toujours agi d’après la supposition des sentiments dedroiture et d’honneur innés dans les cœurs des hommes. Ma foi,pour le coup je me tiens coi, et je ne suppose plus rien ; me voilà dejour eu jour plus déplacé parmi eux et plus embarrassé de mafigure : si c’est leur tort ou le mien, c’est ce que je les laisse déciderà leur mode : ils peuvent continuer à ballotter ma pauvre machineà leur gré, mais ils ne m’ôteront pas ma place ; elle n’est pas aumilieu d’eux.
J’ai été très bien pendaut une dizaine de jours ; j’étois gai, j’avoisbon appétit; j’ai fait à mon herbier de bonnes augmentations : de-puis deux jours je suis moins bien, j’ai de la fièvre, un grand malde tète, que les échecs où j’ai joué hier ont augmenté ; je les aime,et il faut que je les quitte ; mes plantes ne m’amusent plus : je nefais que chanter des strophes du Tasse; il est étonnant quelcharme je trouve dans ce chant, avec ma pauvre voix cassée etdéjà tremblottante. Je me mis hier tout en larmes, sans presquem’en apercevoir, en chantant l’histoire d’Oliude et de Sophronie :sij’avois une pauvre petite épinette pour soutenir un peu ma voixfoiblissante, je clianterois du matin jusqu’au soir. Il est impos-sible à ma mauvaise tête de renoncer aux châteaux en Espagne.Le foin de la cour du château de Lavagnac, une épinette et monTasse, voilà ce qui m’occupe aujourd’hui malgré moi. Bonjour,monsieur : ma femme vous salue de tout son cœur; j’en fais demême ; nous vous aimons tous deux bien sincèrement.