U8 COBBESPONDANCE.
jeu de l'intrigue étendeut la seete philosophique, et persuadent unmoment à la multitude qu’elle ne croit plus en Dieu; mais cettemode passagère ne peut durer ; et, comme qu’on s’y prenne, ilfaudra toujours à la longue un Dieu à l'homme; enfin quand,forçant la nature des choses, la Divinité augmenterait pour nousd’évidence, je ne doute pas que dans le nouveau lycée on n’aug-mentât en même raison de subtilité pour la nier. La raison prendà la longue le pli que le cœur lui donne ; et quand ôn veut penseren tout autrement que le peuple, on en vient à bout tôt ou tard.
Tout ceci, monsieur, ne vous parait guère philosophique, ni àmoi non plus; mais, toujours de bonne foi avec moi-même, je sensse joindre à mes raisonnements, quoique simples, le poids de l’as-sentiment intérieur. Vous voulez qu’on s’en défie ; je ne sauraispenser comme vous sur ce point, et je trouve au contraire, dansce jugement interne, une sauvegarde naturelle contre les sophis-mes de ma raison. Je crains même qu’en cette occasion vous neconfondiez les penchants secrets de notre cœur qui nous égarent,avec ce dictamen plus secret, plus interne encore, qui réclame etmurmure contre ses décisions intéressées, et nous ramène en dé-pit de nous sur la route de la vérité. Ce sentiment intérieur eslcelui de la nature elle-même, c'est un appel de sa part contre lessophismes de la raison ; et ce qui le prouve est qu'il ne parle ja-mais plus fort que quand notre volonté cède avec le plus de com-plaisance aux jugements qu’il s’obstine à rejeter. Loin de croireque qui juge d’après lui soit sujet à se tromper, je crois que ja-mais il ne nous trompe, et qu’il est la lumière de notre foible enten-dement lorsque nous voulons aller plus loin que ce que nous pou-vons concevoir.
Et, après tout, combien de fois la philosophie elle-même, avectoute sa fierté, n’est-elle pas forcée de recourir à ce jugement in-terne qu’elle affecte de mépriser? N’étoit-ce pas lui seul qui fai-soit marcher Diogène pour toute réponse devant Zénon, quinioitle mouvement? N’étoit-ce pas par lui que toute l’antiquité philo-sophique répondoit aux pyrrhoniens ? N’allons pas si loin ; tandisque toute la philosophie moderne rejette les esprits, tout d’uncoup l’évêque Berkley s’élève et soutient qu’il n’y a point de corps.Comment est-on venu à bout de répondre à ce terrible logicien ?Otez le sentiment intérieur, et je défie tous les philosophes mo-dernes ensemble de prouver à Berkley qu’il y a des corps. Bonjeune homme, qui me paraissez si bien né, de la bonne foi, je