450 CORRESPONDANCE,
pensée. Vous, moderniste, vous me montrez une molécule orga-nique : je prends mon microscope , et je vois un dragon grandcomme la moitié de ma chambre ; j’attends de voir se mouler ets’entortiller de pareils dragons jusqu'à ce que je voie résulter dutout un être non seulement organisé, mais intelligent, c’est-à-direun être non agrégatif et qui soit rigoureusement un, etc. Vousme marquiez, monsieur, que le monde s’étoit fortuitement ar-rangé comme la république romaine : pour que la parité fûtjuste, il faudroit que la république romaine n’eût pas été compo-sée avec des hommes, mais avec des morceaux de bois. Montrez-moi clairement et sensiblement la génération purement maté-rielle du premier être intelligent, je ne vous demande rien de.plus.
Mais si tout est l’œuvre d’un être intelligent, puissant, bienfai-sant, d’où vient le mal sur la terre? Je vous avoue que cette dif-ficulté si terrible ne m’a jamais beaucoup frappé, soit que je nel’aie pas bien conçue, soit qu’en effet elle n’ait pas toute la soli-dité qu’elle paroît avoir. Nos philosophes se sont élevés contreles entités métaphysiques, et je ne connois personne qui en fassetant. Qu’entendent-ils parle mal? qu’est-ce que le mal en lui-même? où est le mal relativement à la nature et à son auteur?L’univers subsiste ; l’ordre y règne et s’y conserve ; tout y péritsuccessivement, pareeque telle est la loi des êtres matériels etmus ; mais tout s’y renouvelle, et rien n’y dégénère, pareequetel est l’ordre de son auteur, et cet ordre ne se dément point. Jene vois aucun mal à tout cela ; mais quand je souffre, n’est-cepas un mal? quand je meurs, n’est-ce pas un mal? Doucement;je suis sujet à la mort, pareeque j’ai reçu la vie; il n’y avoitpourmoi qu’un moyen de ne point mourir, c’étoit de ne jamais naître.La vie est un bien positif, mais fini, dont le terme s’appelle mort.Le terme du positif n’est pas le négatif, il est zéro. La mort nousest terrible, et nous appelons cette terreur un mal. La douleurest encore un mal pour celui qui souffre, j’en conviens; mais ladouleur et le plaisir étaient les seuls moyens d’attacher un êtresensible et périssable à sa propre conservation, et ces moyenssont ménagés avec une bonté digne de l'Ètre suprême. Au mo-ment même que j’écris ceci, je viens encore d’éprouver combienla cessation subite d’une douleur aiguë est un plaisir vif et déli-cieux. M’oseroit-on dire que la cessation du plaisir le plus vif soitune douleur aiguë? la douce jouissance de la vie est permanente ;