ANNÉE 1769 . 451
il suffit, pour la goûter, de ne pas souffrir. La douleur n’est qu’unavertissement importun, mais nécessaire, que ce bien qui nousestsi cher est en péril. Quand je regardois de près tout cela, jetrou-vai, je prouvai peut-être que le sentiment de la mort et celui dela douleur est presque nul dans l’ordre de la nature. Ce sont leshommes qui l’ont aiguisé ; sans leurs raffinements insensés, sansleurs institutions barbares, les maux physiques ne nous attein-droient, ne nous affecteroient guère, et nous ne sentirions pointla mort.
Mais le mal moral ! autre ouvrage de l’homme, auquel Dieu n’ad'autre part que de l’avoir fait libre, et en cela semblable à lui. Fau-dra-t-il donc s’en prendre à Dieu des crimes des hommes et desmaux qu’ils leur attirent? faudra-t-il, en voyant un champ de ba-taille, lui reprocher d’avoir créé tant de jambes et de bras cassés?
Pourquoi, direz-vous, avoir fait l’homme libre, puisqu’il devoitabuserde sa liberté? Ah! M. de***, s’il exista jamais un mortelqui n’en ait pas abusé, ce mortel seul honore plus l’humanité quetous les scélérats qui couvrent la terre ne la dégradent. Mon Dieu!donne-moi des vertus, et me place un jour auprès des Fénelon,des Caton, des Socrate. Que m’importera le reste du genre humain?je ne rougirai point d’avoir été homme.
Je vous l’ai dit, monsieur, il s’agit ici de mon sentiment, nonde mes preuves, et vous ne le voyez que trop. Je me souviensd’avoir jadis rencontré sur mon chemin cette question de l’ori-gine du mal, et de l’avoir effleurée; mais vous n’avez point luces rabâclieries, et moi je les ai oubliées : nous avons très bienfait tous deux. Tout ce que je sais est que la facilité que je trou-vois à les résoudre venoit de l’opinion que j’ai toujours eue dela coexistence éternelle de deux principes : l’un actif, qui estDieu ; l’autre passif, qui est la matière, que l’être actif com-bine et modifie avec une pleine puissance, mais pourtant sans l’a-voir créée et sans la pouvoir anéantir. Cette opinion m’a fait huerdes philosophes h qui je l’ai dite ; ils l’ont décidée absurde et con-tradictoire. Cela peut être, mais elle ne m’a pas paru telle, et j'y aitrouvé l’avantage d’expliquer sans peine et clairement à mon grétant de questions dans lesquelles ils s’embrouillent, entre autrescelle que vous m’avez proposée ici comme insoluble.
Au reste, j’ose croire que mon sentiment, peu pondérant surtoute autre matière, doit l’être un peu sur celle-ci ; et quand vousconnoitrez mieuxma destinée, quelque jour vous direz peut-être en