ANNÉE 1769 . 463
partie en train, la rompre seroit à moi de mauvaise grâce, et j’aimemieux courir quelques risques que paroître trop inconstant. Jecompte à mon retour trouver ici de vos nouvelles, et apprendre quevotre singulière opération vous a en effet délivré d’une attaque degoutte, comme vous l’avez espéré.
Votre Haller me fait toujours grand plaisir, mais je le trouvetoujours plus rempli de fautes d’impression. La moitié des phrasesde Linnæus qu’il cite sont estropiées, et un très grand nombre dechiffres des tables et citations sont faux, de sorte qu’on ne saitpresque où aller chercher tout ce qu’il indique ; j’ai vu peu delivres aussi considérables imprimés si négligemment. Le catalo-gue de M. Gagnebin est exact, net, mais sans ordre; de sorte qu’onne sait comment y chercher la plante dont on a besoin. Au reste,l’un et l’autre de ces deux ouvrages peut donner des instructionsutiles, dont je profite de mon mieux en pensant à vous. Quandje serai revenu de Pila (si j’en reviens heureusement), je vousmarquerai ce que j’y aurai trouvé de plus ou de moins que dansle catalogue de M. Gagnebin.
A MADAME ROUSSEAU (*}.
Monquin, ce samedi 12 août 1769.
Depuis vingt-six ans, ma chère amie, que notre union dure,je n’ai cherché mon bonheur que dans le vôtre; je ne me suis oc-cupé qu'à tâcher de vous rendre heureuse ; et vous avez vu parce que j’ai fait en dernier lieu, sans m’y être engagé jamais, quevotre honneur et votre bonheur ne m’étoient pas moins chers l’unque l’autre. Je m’aperçois avec douleur que le succès ne répondpas a mes soins, et qu’ils ne vous sont pas aussi doux à recevoirqu’il me l’est de vous les rendre. Je sais que les sentiments dedroiture et d’honneur avec lesquels vous êtes née ne s’altérerontjamais eu vous ; mais quant à ceux de tendresse et d’attachement,qui jadis étoient réciproques, je sens qu’ils n’existent plus quede mon côté. Ma chère amie, non seulement vous avez cessé devous plaire avec moi, mais il faut que vous preniez beaucoupsur vous pour y rester quelques moments par complaisance.'Vous êtes à votre aise avec tout le monde, hors avec moi ; tous
(") Voyez sur cette lettre, publiée pour la première fois dans le recueil donné parDu Peyrou en 1790, et du vivant même de celle k qui elle est adressée, VAppendiceaux Confessions, tome 1 er .