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Tome huitième.
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ANNÉE 1769 . 465

peut vivre sans s’épancher, et ne peut s’épancher qu’avec toi. Ilest sûr que si tu me manques et que je sois réduit à vivre ab-solument seul, cela m’est impossible, et je suis un homme mort.Mais je mourrois cent fois plus cruellement encore, si nous con-tinuions de vivre ensemble en mésintelligence, et que la con-fiance et l’amitié s’éteignissent entre nous. Ah ! mon enfant, àDieu ne plaise que je sois réservé à ce comble de misère ! Il vautmieux cent fois cesser de se voir, s’aimer encore, et se regret-ter quelquefois. Quelque sacrifice qu’il faille de ma part pour terendre heureuse, sois-le à quelque prix que ce soit, et je suiscontent.

Je te conjure donc, ma chère femme, de bien rentrer en toi-même, de bien sonder ton cœur, et de bien examiner s’il ne seroitpas mieux pour l’un et pour l’autre que tu suivisses ton projetde te mettre en pension dans une communauté pour t’épargnerles désagréments de mon humeur, et à moi ceux de ta froideur ;car, dans l’état présentdes choses, il est impossible que nous trou-vions notre bonheur l’un avec l’autre : je ne puis rien changer enmoi,et j’ai peur que tu ne puisses rien changer en toi non plus.

Je te laisse parfaitement libre de choisir ton asile, et d’en changersitôt que cela te conviendra.Tu n’y manqueras de rien ; j’aurai soinde toi plus que de moi-même ; et sitôt que nos cœurs nous ferontmieux sentir combien nous étions nés l’un pour l’autre, et le vraibesoin de nous réunir, nous le ferons pour vivre en paix etnous rendre heureux mutuellement jusqu’au tombeau. Je n’en-durerois pas l’idée d’une séparation étemelle; je n’en veuxqu’une qui nous serve à tous deux de leçon; je ne l’exige pointmême, je ne l’impose point; je crains seulement qu’elle ne soitdevenue nécessaire. Je t’en laisse le juge, et je m’en rapporte àta décision. La seule chose que j’exige, si nous en venons là,c’est que le parti que tu jugeras à propos de prendre se prennede concert entre nous : je te promets de me prêter là-dessus entout à ta volonté, autant qu’elle sera raisonnable et juste, sanshumeur de ma part et sans chicane. Mais quant au parti que tuvoulois prendre dans ta colère, de me quitter et de t’éclipser sansque je m’en mêlasse et sans que je susse même où tu voudraisaller, je n’y consentirai de ma vie, parcequ’il seroit honteux etdéshonorant pour l’un et pour l’autre, et contraire à tous nosengagements.

Je vous laisse le temps de bien peser toutes choses. Réfléchis-