480
CORRESPONDANCE.
adoucir les fleuves d’amertune qu’on me fait avaler depuis tantd’années ; mais c’est une amertume mielleuse et traîtresse, qui nesauroit s’allier avec la franche douceur du sucre. Votre envoi,cher Moultou, n’est raisonnable qu’au cas que vous vouliez venirm’aider à le consommer ; j’en goûterois alors la douceur danstoute sa pureté. Il faudroit attendre, il est vrai, que la saison fûtplus douce elle-même ; car, quant à présent, la campagne n’est pastenable ; il y fait presque aussi froid que dans ma chambre, où,près d’un grand feu, je gèle en me rôtissant, et l’oDglée me faittomber la plume des doigts.
Adieu, cher Moultou, mes deux moitiés embrassent les deuxvôtres, et tout ce qui vous est cher.
A MADAME B.
Monquin, le 17 janvier 1770.
Votre lettre, madame, exigerait une longue réponse ; mais jecrains que le trouble passager où je suis ne me permette pas dela faire comme il faudrait. Il m’est difficile de m’accoutumer assezaux outrages et à l’imposture , même la plus comique, pour nepas sentir, à chaque fois qu’on les renouvelle, les bouillonnementsd’un cœur fier qui s’indigne précéder le ris moqueur qui doit êtrema seule réponse à tout cela. Je crois pourtant avoir gagné beau-coup , j’espère gagner davantage : et je crois voir le moment assezproche où je me ferai un amusement de suivre dans leurs ma-nœuvres souterraines ces troupes de noires taupes qui se fati-guent à me jeter de la terre sur les pieds. En attendant, naturepâtit encore un peu, je l’avoue ; mais le mal est court, bientôt ilsera nul. Je viens à vous.
J’eus toujours le cœur un peu romanesque, et j’ai peur d’êtreencore mal guéri de ce penchant en vous écrivant. Excusez donc,madame, s’il se mêle un peu de visions à mes idées ; et, s’il s’ymêle aussi un peu de raison, ne la dédaignez pas, sous quelqueforme et avec quelque cortège qu’elle se présente. Votre corres-pondance a commence d’une manière à me la rendre à jamais in-téressante, un acte de vertu dont je connois bien tout le prix, unbesoin de nourriture à votre ame qui me fait présumer de la vi-gueur pour la digérer, et la santé qui en est la source. Ce vide in-terne dont vous vous plaignez ne se fait sentir qu’aux cœurs faitspour être remplis : les cœurs étroits ne sentent jamais de vide,parcequ’ils sont toujours pleins de rien ; il en est, au contraire,