ANNÉE 1770. 481
dont la capacité -vorace est si grande, que les chétifs êtres quinous entourent ne la peuvent remplir. Si la nature vous a fait lerare et funeste présent d’un cœur trop sensible au besoin d’êtreheureux , ne cherchez rien au-dehors qui lui puisse suffire ; cen’est que de sa propre substance qu’il doit se nourrir. Madame,tout le bonheur que nous voulons tirer de ce qui nous est étran-ger est un bonheur faux ; les gens qui ne sont susceptibles d’au-cun autre font bien de s’en contenter : mais si vous êtes celle queje suppose, vous ne serez jamais heureuse que par vous-même ;n’attendez rien pour cela que de vous. Ce sens moral, si rareparmi les hommes ; ce sentiment exquis du beau , du vrai, dujuste, qui réfléchit toujours sur nous-mêmes , tient l’ame de qui-conque en est doué dans un ravissement continuel qui est la plusdélicieuse des jouissances : la rigueur du sort, la méchancetédes hommes, les maux imprévus, les calamités de toute espèce,peuvent l’engourdir pour quelques moments, mais jamais l’é-teindre ; et, presque étouffé sous le faix des noirceurs humaines,quelquefois une explosion subite peut lui rendre son premieréclat. On croit que ce n’est pas à une femme de votre âge qu’ilfaut dire ces choses là ; et moi je crois, au contraire, que ce n’estqu’à votre âge qu’elles sont utiles, et que le cœur s’y peut ou-vrir : plus tôt, il ne sauroit les entendre ; plus tard, son habitudeest déjà prise, il ne sauroit les goûter.
Comment s’y prendre? me direz-vous; que faire pour cultiveret développer ce sens moral? Yoilà, madame, à quoi j’en vouloisvenir : le goût de la vertu ne se prend point par des préceptes, ilest l’effet d’une vie simple et saine : on parvient bientôt à aimerce qu’on fait, quand on ne fait que ce qui est bien. Mais pourprendre cette habitude, qu’on ne commence à goûter qu’aprèsl’avoir prise, il faut un motif : je vous en offre un que votre étatme suggère; nourrissez votre enfant. J’entends les clameurs, lesobjections : tout haut, les embarras, point de lait, un mari qu’onimportune... ; tout bas, une femme qui se gêne, l’ennui de la viedomestique, les soins ignobles, l’abstinence des plaisirs... Desplaisirs? Je vous en promets, et qui rempliront vraiment votreame. Ce n’est point par des plaisirs entassés qu’on est heureux,mais par un état permanent qui n’est point composé d’actes dis-tincts : si le bonheur n’entre, pour ainsi dire, en dissolution dansnotre ame, s’il ne fait que la toucher, l’effleurer par quelquespoints, il n’est qu’apparent, il n’est rien pour elle.