Band 
Tome huitième.
Seite
505
JPEG-Download
 

ANISÉE 17 70. 505

mais comptez que, s'il se fût senti capable de faire Y Émile, iln’eût point brûlé le temple d’Éphèse. Non, monsieur, on n’aspirepoint par le crime au prix qu’on peut obtenir par la vertu ; etvoilà ce qui rend plus ridicule l’imposture dont je suis l’objet.Qu’avois-je besoin de gloire et de célébrité? je l’avois déjà toutacquise, non par des noirceurs et des actes abominables, maispar des moyens vertueux, honnêtes, par des talents distingués,par des livres utiles, par une conduite estimable, par tout le bienquej’avois pu faire selon mon pouvoir ; elle étoit belle, elleétoitsans tache : qu’y pouvois-je ajouter désormais, si ce n’est la per-sévérance dans l’honorable carrière dont je voyois déjà d’assezprès le terme? Que dis-je? je Pavois atteint : je n’avois plus qu’àme reposer, et jouir. Peut-on concevoir que, de gaieté de cœur etpar des forfaits, j’aie cherché moi-même à ternir ma gloire, à ladétruire, à laisser échapper de mes mains, ou plutôt à jeter, dansun transport de furie, le prix inestimable que j’avois légitime-ment acquis? Quoi! le sage, le brave Saint-Germain retourne-roit-il exprès à la guerre pour y flétrir par des lâchetés infâmesles lauriers sous lesquels il a blanchi ? ne sait-on pas qu’une belleréputation est la plus "noble et la plus douce récompense de lavertu sur la terre? Et l’on veut qu’un homme qui se l’est digne-ment procurée s’aille exprès plonger dans le crime pour la souil-ler ! Non, cela n’est pas, parceque cela ne peut pas être ; et il n’ya que des gens sans honneur qui puissent ne pas sentir cette im-possibilité.

Mais quels sont enfin ces forfaits dont je me suis avisé si tardde souiller une réputation déjà tout acquise par mieux que des li-vres, par quarante ans d’honneur et d’intégrité? Oh ! c’est ici lemystère profond qu’il ne faut jamais que je sache, et qui ne doitêtre ouvertement publié qu’après ma mort, quoiqu’on fasse ensorte, pendant ma vie, que tout le monde en soit instruit, horsmoi seul. Pour me forcer, en attendant, de boire la coupe amèrede l’ignominie, on aura soin de la faire circuler sans cesse autourde moi dans l’obscurité, de la faire dégoutter, ruisseler sur matète, afin quelle m’abreuve, m’inonde, me suffoque, mais sansqu’aucun trait de lumière l’offre jamais à ma vue, et me laissediscerner ce qu’elle contient. On me séquestrera du commercedes hommes même en vivant avec eux ; tout sera pour moi se-cret, mystère et mensonge ; on me rendra étranger à la société,sans paroître m’en chasser ; on élèvera autour de moi un impéné-