ANPiÉE 1770 . 507
soit d’une œuvre de bonté, de générosité, de justice, trouveroit-illa même fidélité dans ses créatures? j’en doute; auroit-il lui-même la même activité? j’en doute encore plus.
J’ai beau chercher des cas où il soit permis d’accuser, de juger,de diffamer un homme à son insu, sans vouloir l’entendre, sanssouffrir qu’il réponde, et même qu’il parle ; je ne trouve rien. Jeveux supposer toutes les preuves possibles : mais quand, en pleinmidi, toute la ville verroit un homme en assassiner un autre surla place publique, encore en jugeant l’accusé ne l’empêcheroit-oupas de répondre, encore ne le jugeroit-on pas sans l’avoir inter-rogé. A l’inquisition l’on cache à l’accusé son délateur, je l’avoue;mais au moins lui dit-on qu’il est accusé , au moins ne le con-damne-t on pas sans l’entendre , au moins ne l’empêche-t-onpasde parler. Un délateur secret accuse, il ne prouve pas ; il ne peutprouver dans aucun cas possible : car comment prouveroit-il? Pardes témoins? mais l'accusé peut avoir contre ces témoins desmoyens de récusation que les juges ignorent. Par des écritures?mais l’accusé peut y faire apercevoir des marques de fausseté qued’autres n’ont pu connoître. Un délateur qui se cache est toujoursun lâche : s’il prend des mesures pour que l’accusé ne puisse ré-pondre à l’accusation, ni même eu être instruit, il est un fourbe :s’il prenoit en même temps avec l’accusé le masque de l’amitié,il seroit un traître. Or un traître qui prouve ne prouve jamais as-sez, ou ne prouve que contre lui-même; et quiconque est un traîtrepeut bien être encore un imposteur. Eh ! quel seroit, grand Dieu,le sort des particuliers s’il étoit permis de leur faire à leur insuleur procès, et puis de les aller prendre chez eux pour les menertout de suite au supplice, sous prétexte que les preuves sont siclaires qu’il leur est inutile d’être entendus?
Remarquez, monsieur, je vous supplie, combien cette premièreaccusation dut pavoitre extraordinaire, vu la réputation sans re-proche dont je jouissois, et que soutenoient ma conduite et mesécrits. Assurément ceux qui vinrent apprendre pour la premièrefois aux chefs de la nation que j’étois un scélérat durent les éton-ner beaucoup, et rien ne devoit manquer à la preuve d’une pareilleaccusation pour être admise. U y manqua pourtant au moinsune petite circonstance, savoir, l’audition de l’accusé; on se cachade lui très soigneusement, et il fut jugé. Messieurs! messieurs!quand il seroit généralement permis déjuger un accusé sans l’ouïr,il y a du moins des hommes qui mériteraient d’être exceptés, et