ANNÉE 17 7 . 0 . 509
de demi-mots échappés , et saisis à la volée ; à force de souvenirseffacés, qui par hasard me reviennent, je présume Grimm et Dide-rot les premiers auteurs de toute la trame. Je leur ai vu commen-cer, il y a plus de dix-huit ans, des menées auxquelles je ne compre-nais rien, mais que je voyois certainement couvrir quelque mystèredont je ne m’inquiétois pas beaucoup , parceque , les aimant detout mon cœur, je comptois qu’ils m’aimoient de même. A quoiont abouti ces menées? autre énigme non moins obscure. Tout ceque je puis supposer le plus raisonnablement est qu’ils auront fa-briqué quelques écrits abominables qu’ils m’auront attribués. Ce-pendant, comme il est peu naturel qu’on les en ait crus sur leur pa-role, il aura fallu qu'ils aient accumulé des vraisemblances, sansoublier d’imiter le style et la main. Quant au style, un hommequi possède supérieurement le talent d’écrire [a) imite aisémentjusqu’à certain point le style d’un autre, quoique bien marqué :c'est ainsi que Boileau imita le style de Voiture et celui de Balzacà s’y tromper ; et cette imitation du mien peut être surtout facilea Diderot, dont j’étudiois particulièrement la diction quand je com-mençai d’écrire, et qui même a mis dans mes premiers ouvragesplusieurs morceaux qui ne tranchent point avec le reste, et qu’on nesauroit distinguer, du moins quant au style ('). Il est certain quesa tournure et la mienne, surtout dans mes premiers ouvrages ,dont la diction est, comme la sienne, un peu sautante et senten-cieuse, sont, parmi celles de nos contemporains , les deux qui seressemblent le plus. D'ailleurs, il y a si peu de juges en état deprononcer sur la différence ou l’identité des styles, et ceux mêmequi le sont peuvent si aisément s’y tromper, que chacun peut dé-cider là-dessus comme il lui plaît, sans craindre d’être convaincud’erreur.
La main est plus difficile à contrefaire ; je crois même cela pres-que impossible dans un ouvrage de longue haleine : c’est pourquoije présume qu’on aura préféré des lettres, qui n’ont pas la mêmedifficulté, et qui remplissent le même objet. Quant à l’écrivain
fa) Variante: l'art d'écrire.
(<) Quant aux pensées, celles qu'il a en la bonté de me prêter, et que j’ai eu la bêtised’adopter, sont bien faciles s distinguer des miennes, comme on peut le voir danscelle du philosophe qui s’argumente en enfonçant son bonnet sur scs oreilles ( Discou rssur l’inégalité) : car ce morceau est de lui tout entier. Il est certain que M. Diderotabusa toujours de ma confiance et de ma facilité pour donner à mes écrits un ton duret un air noir, qu'ils n’eurent plus sitôt qu'il cessa de me diriger et que je fus livrélout-à-fait à moi-même.