184
LES FORÊTS
tacle. Nos paroles commencent à devenir de plus en plusrares. Bientôt nous n’exprimons nos pensées qu’à voixbasse, nous nous taisons enfin, et, relevant simultané-ment les avirons, nous tombons l’un et l’autre dans unetranquille rêverie pleine d’un cbarme inexprimable. »Aucun voyageur n'échappe à la séduction de la forêtvierge; l’homme civilisé y sent se réveiller impétueuse-ment en lui des instincts primitifs qui n’étaient qu’as-soupis; il croit ressaisir le bonheur. Nous devons direque cette première impression ne dure pas. En réalité, lagrande forêt sauvage est inhospitalière ; elle est hors deproportion avec notre stature, avec nos forces et aussiavec les besoins de notre nature .morale; elle devientbientôt une menace, un danger pour la chétive créaturehumaine qui se confie à elle. Quand on a marché long-temps, sans chemin tracé, dans le labyrinthe de ses pro-fondes colonnades, sous le dais ininterrompu de sescimes entrelacées et confondues, on aspire à en atteindrela fin, et l’on désespère d’y parvenir. Est-on toujours dansla même forêt, n’a-t-on pas passé dans une autre à la-quelle d’autres forêts vont succéder encore? Ira-t-onainsi, toujours sous bois, jusqu’au pôle, ou du rivage del’Atlantique jusqu’au rivage du Pacifique?Si, pour s’orien-ter, on monte sur le sommet d’une colline, on voit desdômes de verdure fermer de tous côtés le cercle de l’hori-zon, et l’on se demande si l’on n'est pas égaré dans uneforêt magique qui marche en même temps que nous mar-chons. Dans cet océan de feuillage, on se sent aussi isolé,aussi abandonné qu’en pleine mer ; encore, sur mer, a-t-onla vue de l’espace immense, au fond duquel l’œil guette leport désiré, et le spectacle varié des paysages changeantsdu ciel, des jeux mobiles de la lumière.
Dans ces antiques forêts, de tout temps abandonnées àelles-mêmes, les ruines que fait la mort se mêlent par-tout à l’exubérance de la vie. Ici un vieil arbre, desséché,fendu, en partie dépouillé de son écorce, ne présente