LES FORÊTS
209
cence blanchâtre, visqueuse, qui collait aux pieds et surlaquelle on glissait. Aucune autre plante, excepté desmousses, n’avait pu se développer dans ce milieu infectet étouffé. I)e vieux troncs d’arbres, corrodés par l’hu-midité, gisaient de tous côtés, décharnés comme dessquelettes, disparaissant presque sous les Champignonsqui s’y étaient posés comme sur une proie. Ces Cham-pignons présentaient les formes les plus diverses, lesplus bizarres, tantôt incontestablement belles, tantôt hi-deuses. Les uns étaient de grosses masses gélatineuses,transparentes, collées contre les souches pourries oucontre les rochers voisins, d’où ils laissaient suintergoutte à goutte un liquide jaunâtre et empesté ; d’autres,cylindriques et noirs, d’un aspect repoussant, ressem-blaient à des morceaux de charbon agglomérés. Ceux-ciétalaient un large disque d’un blanc nacré, soutenupar un pédicule d’azur; ceux-là, coiffés d’une sorte decloche, étaient d’un rouge orangé tacheté de blanc d’ar-gent. Plusieurs atteignaient des dimensions énormes,invraisemblables; ils étaient aussi hauts que des enfantset déployaient un chapeau qui pouvait avoir trois etquatre pieds de diamètre; ils avaient l’air de grands pa-rasols roses. D’autres enfin, très nombreux, de couleurbrune et de mauvaise mine, se creusaient au centre etrelevaient leur bord en forme de vase; dans l'intérieur,profond et noir comme celui d’une marmite, séjournaitune eau rousse et fétide.
Un accident singulier força les voyageurs à sortir dece ravin. L’un d’eux glissa sur un tronc pourri, et entombant heurta un des plus gros Champignons : celui-ci,qui appartenait à la famille des Lycoperdacées, éclataaussitôt avec bruit et lança en l’air un nuage de spores ;plusieurs autres de la même espèce et qui étaient arrivésà maturité, par suite de l’ébranlement du sol ou seu-lement de l’air, crevèrent aussi successivement. M. Pous-sielgue et ses compagnons, aveuglés, suffoqués par les
U